Arrivée à rien

 A la fin de la séance, elle reprend sa voiture au départ de chez lui. Un rond point, puis, une longue ligne droite et deux bras au bout. Elle est encore au jardin et, par inadvertance, c’est le bras de droite qui la saisit toute entière. Elle tressaille. Imperceptiblement. Elle a compris qu’elle se perd. Mais elle aime tellement le faire ! Surtout que c’est la forêt qui l’entoure. Surtout que c’est la forêt qui l’éclaire  ; araignées étincelantes tirent leurs fils de voûte de vert.

Et soudain la route n’est route. Soudain la route est chemin de terre. Mi cuite mi crue. Herbes folles attendrissent ce passage éclair. Celui qui relie les deux mondes. Celui qui la remet du côté de son enfance et ailleurs :

-  Si tu n’es pas sage tu iras en pension !

- Je veux bien ! Enfermement qui me sortira de ce nœud qui pend à mon cou sanglant de cris et de pleurs…

Promesse jamais tenue. Destination toujours attendue. Aujourd’hui enfin face à elle :

HOPITAL PSYQUIATRIQUE

POUR ENFANTS

 

Cela ressemble à un château. Cela est un vaste domaine, peut-être grillagé, mais ouvert aux vents et au ciel. Et c’est tout ce qu’elle recherche. Et ce sera rien qu’elle ne perd. De l’air libre et à outrance. Une maison faite de rouges briques et qui brille de mille feux. Et une enveloppe du regard faite du vert et du bleu…

« - Tout le monde dehors ! Juste mes riens qui m’éclairent… « 

 

Enfant… »(…) j’apprenais l’imitation de l’intelligence, l’imitation de l’intérêt, l’imitation de la vie. J’apprenais comme tout le monde à mentir, à grandir. Q’est-ce que c’est, un adulte. C’est quelqu’un qui est absent de sa parole comme de sa vie – et qui le cache. C’est quelqu’un qui ment. Il ment non sur telle ou telle chose, mais sur ce qu’il est. Un enfant devient adulte quand il est capable d’un tel mensonge profond, essentiel. »

Christian Bobin, Eloge du rien, aux éditions Fata Morgana, en page 13