Chercheur d’Or

« Fais de ta vie un rêve,

et de ton rêve une réalité »

Antoine de Saint Exupéry

Il est chercheur, me dit-il. Il passe sa vie en blouse blanche dans les allées d’un labo blanc, à faire des mélanges colorés, des décomptes, des annotations, des lots, puis, à tout recommencer.

Il passe sa vie in vitro parce qu’un jour il s’est intéressé à la vie, la vraie, et qu’il a été fasciné par la science et le progrès. Et il passe sa vie à piétiner les allées carrelées, à ranger les flacons dans un ordre rigoureux, à communiquer avec son équipe au travers de compte rendus formatés.

Sa vie de taupe dans les galeries de l’obscur lui vaut un teint blafard, des lunettes, de rares cheveux poivre et sel et des ruminements pour tout moyen d’expression.

Ce qu’il cherche, il ne le sait pas ou si peu.

Ce à quoi il tient ? A si peu aussi… constate-t-il.

Ce dont il rêve ?  Ah ! Il s’illumine : au grand air, au long cours, à la nature, au sauvage, au désordonné, à l’improvisé, à s’y retrouver, sans plus chercher…

- Comment faites –vous pour vivre votre rêve ?

- Je ne comprends pas…

- Lors de vacances ? Au travers de lectures ?

-…

- Souhaiteriez-vous vivre votre rêve ?

- Est-ce encore possible ?

- Je vous propose de l’apprivoiser, votre rêve… De l’approcher, de vous habituer à lui et qu’il s’habitue à vous… De le rire et le pleurer… Et il sera rêve éveillé, puis éveil, puis il sera, et vous avec. Et nous pouvons le faire ensemble, si vous le souhaitez, maintenant que nous nous sommes nous-mêmes apprivoisés, et que je vous ferai penser à ce rêve et que vous me ferez penser à l’enfant que j’ai découvert en vous aujourd’hui.

Je l’embrasse et je file légère…

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Les Oripeaux

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- Regardez-moi. Promenez vos yeux sur ma peau sans tabou. Dessinez-moi de vos mains sans retenue. Ecoutez-vous décrire votre rêve, sur moi étendu.

Il écarquille les yeux et il entrouvre la bouche, dans une plainte sourde. Je ne me justifie pas. Je m’éxecute moi-même, faisant mon propre rêve sur lui, comme pour lui montrer le chemin. Cela surgit malgré moi au moment-même où je le lui dis.

D’abord je ne le quitte pas des yeux. Puis mon regard devient vague et je souris à son étonnement d’enfant.

Je lui tends la main. Il la prend et murmure : « Sable qui file entre mes doigts, ainsi sont vos mains, les mains de mon rêve. A peine m’enlacent-elles qu’elles s’en vont déjà…

- Pourtant, derrière les mains, il y a les bras et puis, le corps du rêve…

- Le corps du rêve…

- Comment le décriveriez-vous ? En quelques mots…

- En quelques mots ? Accueillant, palpitant, sinueux, dérobé. Avec ses zones d’ombre et ses attraits…

- Qu’est-ce qui vous fait envie ? Qu’est-ce qui vous fait peur ?

- C’est différent ! Si différent de ce que je connais… Et en même temps si proche de ce que je veux mais dont j’ignore tout!

- Vous ignorez tout ? Vous, le savant… Cela ne peut que vous attirer, la chance d’apprendre ce que vous ignorez ! A tâtons toujours sur moi, ne me lâchez pas…

- Je peux en connaître les contours, comme je vois les vôtres. J’ignore vos profondeurs… Je les devine, pourtant. Je veux dire que je vous sais profonde, comme profond est mon rêve… C’est cela. Il risque de m’entraîner… loin de moi ?

- Loin de vous… ou loin de ce que vous connaissez de vous actuellement… ?

- Je ne sais pas ! Et pour l’instant, je ne veux pas savoir…

- Cela vous arrive-t-il souvent de ne pas vouloir tout savoir ?

- …

- Savourez cet instant. Je vous laisse, et en même temps, je reste en vous. Rêve sur lequel nous reviendrons ensemble la semaine prochaine…

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L’Ornière

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Il me reçoit sans lunettes pour la première fois. Je le salue, toujours en l’embrassant. Tant que je tiens la courte distance de ce baiser, je lui dis que je le trouve changé : plus de blouse, mais un pull fin au ton très doux, la rosée sur ses joues, la lumière dans ses yeux, qui ne se cachent plus…

- Ah ! Vous dites pour mes lunettes… En fait, elles ne me servent que pour voir de près… Elles n’étaient donc pas nécessaires pour vous rencontrer… Surtout, maintenant,  que vous m’apprenez le lointain !…

Il me regarde déjà tout en douceur, comme on caresse son rêve. Tout me traverse à l’instant : son regard limpide, sa respiration, le son de sa voix, ses mains qui accompagnent mon mouvement jusqu’au siège qu’il a choisi pour me faire trôner… Pour faire trôner son rêve.

Il prend place à côté de moi. Je le sens qui suit la courbe de ma nuque, arpente les boucles de cheveux qui encadrent mon oreille, descend mes cils, dégringole le long de mon nez et se laisse aller sur mes lèvres, trouvant ainsi la faille… Ma faille.

La douceur se fait violence, et on ne dirait pas cinq sens qui me guettent mais toute une armée sur moi : pillage et fracas. C’est le signal, l’alerte, le tocsin qui appele aux mots, pour que ne sonne pas le glas.

- Le lointain…?

- Oui… Je perçois un rêve lointain… Si lointain, et si imposant à la fois… Il est peut-être trop pour moi ?

- Trop comment ?

- Trop étendu, trop élevé, trop profond, trop discret… ? Excusez-moi ! Je m’égare…

Il parle vite. Il parle fort. Je sens le torrent sur moi. Le tocsin redouble et c’est tout mon être qu’il secoue de son urgence.

- Je vous sens tout feu, aujourd’hui, ouragan, déferlante ! Mettons un peu de terre pour ensemencer votre rêve. Si vous me permettez de vous approcher sans risquer de nous y perdre. Fermez les yeux, si vous le voulez bien, et prenez à nouveau ma main, comme nous l’avions fait.

- … C’est vrai. Cela change tout.

Il poursuit porté par mon silence et mon regard qu’il ne voit plus.

- Oui, elle est terre et sel. Elle… Ma destination. Et elle est écume… Ecume par dessus terre. Elle est sac et ressac. Elle a toujours été là… Je ne la voyais pas. Je ne regardais que son repli, pas son allant… De peur qu’elle n’emporte tout au passage? Elle me fait peur. Elle m’attire dans ses bras si longs déjà. Autour de mon cou, je les vois.

- Est-ce que je peux passer mon bras autour de vos épaules ?

Il accepte après m’avoir regardée profondémént. Il referme ses yeux. Je pose mon bras autour de son cou, délicatement.

- C’est une invitation…  Ce n’est pas une trappe, un piège, l’ornière, la déchirure en moi. Non. Elle est route. Elle est piste. Sablonneuse. Douce, humide, dorée… C’est ça ! Je la sens sous mes pieds et elle me monte à la tête. C’est une énergie que j’ai en moi et qui jaillit déjà !

Il rit et il pleure, et sur sa nuque, ma main, dessine une caresse autour de ses cheveux d’enfant. Sur ses cils, tremble la perle qu’il a trouvée au fond de soi…

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L’amOrce du rêve

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Il regarde ses lunettes et leur reflet à son chevet.

« Cela fait combien de temps que je ne regarde que de près ? Pas si près que cela… Car je  ne regarde qu’en dehors… En dehors de moi. J’étudie, j’analyse, je me trompe, j’apprends, j’oublie, je cherche, je trouve, je perds…

Puis, je n’ai vu qu’elle… L’espace d’un temps qui vaut de l’or… Et maintenant je ne vois que moi. Je me découvre, je m’étudie, je m’analyse… et probablement je me trompe, j’en oublie, je perds pied et peut-être même l’âme et le corps avec ! J’ai mal partout. J’ai la nausée.

Demain j’ai à nouveau rendez-vous. Une séance, comme elle l’appelle. Une rencontre… tout contre elle… ??? Peut-être devrais-je faire AVEC elle… »

Et il s’endort dans les bras qu’il évoque, imperceptiblement, il se laisse aller et amorce son rêve…

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Dorénavant…

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C’est sur un carreau en faïence, en face de la paillasse du labo où il passe le plus clair de son temps, qu’il a consigné son rêve, enfin révélé : une formule magique parmi tant d’autres qu’il utilise dans ses préparations de chercheur. Sauf que celle-là est connue de lui seul… Seul ? Non, puisqu’il y a elle. Et que c’est elle qui le lui a dicté. Le matin même de leur rencontre. Leur rencontre vraie.

Ils s’étaient croisés tellement souvent ! Ils avaient croisé des regards, quelques mots, et même un sourire, de temps en temps. Comme le font les inconnus. Comme nous faisons tous chaque jour. Sauf ce jour-là, le lendemain du rêve fou. Il ne sait pas pourquoi, l’envie lui avait pris ce matin-là, de cueillir une fleur à son passage, de la porter à sa bouche, la sentir, la caresser, puis la garder au creux de la main. Et, en la croisant au détour habituel, lui proposer naturellement de goûter à son parfum, à sa fraîcheur, à sa couleur.

C’est elle qui au contact de sa peau, -simple écrin de la merveille enchassée-, c’est elle qui a changé de couleur, s’est enflammée de douceur, a inondé l’air da senteur. Et elle lui a glissé la formule, au creux de  son oreille. Une formule sommaire, banale, si souvent oubliée dans sa profondeur. C’est à la langue employée, -vierge de sens et de peurs-, qu’il en a reconnu l’authéntique singularité. Il a fait sienne cette langue, cette formule, cette fleur… et cette femme, dorénavant son ailleurs.

Or… Fin