L’inconscient au quotidien : – Dis, maman

Nous sommes à table, haut lieu d’inconscient lâcher. Sa soeur ne veut plus de dessert. Elle s’est réfugiée dans la chambre, ado qui va et qui vient. Je partage une tarte aux abricots en face à face avec mon aînée. Et soudain elle lâche :

- Je ne vous le pardonnerai jamais…

Je la regarde simplement dans les yeux, sans en rajouter. Quelles sont mes émotions ? Nul besoin de les agiter. Qu’elles soient siennes et non leur évitement.

Elle poursuit alors assez facilement, les larmes aux yeux et la grimace de douleur pour seule distorsion :

- Cette semaine en Angleterre aux vacances d’hiver… J’étais seule, si seule !

- Nous ne pouvions pas anticiper que les enfants inscrits à cette occasion seraient tous mineurs de 10 ans.

Je dis « nous« . Elle poursuit :

- Papa le sait, je le lui ai bien dit. Plus jamais. Je ne veux pas être aussi triste que je l’ai été.

- Cela partait d’une bonne intention pour toi : ton papa et moi voulions que tu bénéficies d’une autonomie et d’un apprentissage linguistique certains.

- Il n’y avait que des français ! Je ne parlais que français, et pour eux, pour prendre soin d’eux. Puis, ils partaient jouer et j’étais seule, seule, seule, si seule un temps, qui m’a semblé une éternité !

Fulgurant, m’apparaît le lien, avec ce sevrage brusqué, à trois mois de sa naissance ; quand j’ai été hospitalisée d’urgence, pour une colique néphrétique sévère, et gardée en clinique une semaine en vue de l’opération. Avec ma tireuse à lait pour entretenir le flot.

Peine perdue…

A mon retour, le biberon et une nounou, toutes les trois heures puis rien, avaient été son quotidien. Et j’ai donc gardé distance pour qu’elle puisse s’envoler.

Je ne lui en dit rien de ces pensées, en sa présence à l’instant à nouveau rêvées.

Elle connait cet épisode. Le simple fait que son partage me l’évoque, me fait croire à ce que, en elle, en son inconscient qui ville, l’une et l’autre angoisses se relient également. Et à sa façon, et avec ses affects. Lui en laisser la liberté. A nouveau.

Silence alors.

Puis elle revient :

- Quand est-ce que nous nous retrouvons ? Puisque c’est « papa » ce week end ?

- Mercredi prochain. Comme aujourd’hui. Tu le sais. Et rends toi compte que nous passons tous les mercredi ensemble, et un week end sur deux. A plein temps sur la période. C’est énorme ! Si nous habitions ensemble tu me verrais, parlerais, écouterais, embrasserais même, sûrement bien moins souvent.

- Oui maman mais ce qui est dur, c’est comme là : ces semaines ou, sans week end, une semaine entière s’écoule sans me nourrir à toi.

C’est comme cela qu’elle l’appelle. Elle ne veut plus de crêperie ni de MacDo quand c’est chez maman : qu’est-ce que de toi aujourd’hui nous mangeons ?

**

Cette séquence est réelle. Elle date d’hier seulement.

Des sept jours des travaux d’individuation forcée, et de retrouver nourritures affectives au bord toujours insuffisant, l’inlassable répétition. Et sa crispation : c’est dur ; c’est long.

Qu’elle ait pu y mettre des mots signe le début d’un progressif dénouement, et de l’assouplissement.

Ses mots ; la présence l’une à l’autre ; la place pleine pour elle en son débordement. Et moi contenant. Non posé comme un couvercle. Mais Réceptacle où déposer. Se poser. Se reposer.

De moi, simple accueil. D’elle.

Sans rajout émotionnel en son sens et cruelle amplification alors, ni à contre-courant à mon corps défendant. Moi même enfant alors.

Sans savance, pure transmission consciente. Moi adulte, qui tire sur la plante verte, au lieu de laisser le temps au temps, qui pour l’adulte, pour moi, est déjà manquant.

Douce étreinte à la place. La sienne.

D’inconscient à inconscient.