Et peut-être…

Entre l’être tout-puissant et le pouvoir être, le premier est déjà mort et le deuxième n’est pas encore.

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Il s’agit du dernier mobilier, oeuvre d’art de son père. Comme la plupart des pièces de leur vie adulte en commun, ils l’ont conçu ensemble. Seulement, celui-ci, il l’aura « fini » tout seul, son père étant entretemps parti, faire du ciel un boudoir, ou un palace, selon l’envie intime ou grandiose de notre Créateur morose. Ou plutôt, il n’est pas fini, ce meuble. Il est resté doux   »peut-être ».

Il s’agit d’une table, ronde, vitrée, en pure lévitation sur 3 pieds fluorescents. Pour convoquer les esprits elle semble faite. Mais nul besoin de la faire se soulever. Elle remplit son office sacré, le nez tout sauf en l’air…

- Avec mon père nous aimions toujours l’idée des tables au plateau entièrement vitré et que cela reste ainsi pendant les agapes festifs. Seulement voilà, nous avions constaté la gêne que cela pouvait causer, à ces dames et à ces messieurs, d’avoir vue sur jupes fendues et sur jupes qui n’en sont presque plus, une fois l’assise investie, à chaque bouchée et replongée dans le plat. Au lieu de fuir cet « effet » et cacher ce qu’il y aurait « à cacher », nous avons trouvé astucieux d’encore mieux le sublimer. Aussi, ici les jambes des femmes s’offrent à la vue des hommes, dans l’éclat qu’elles méritent, et les hommes peuvent les admirer avec tous les égards.

Je ne me suis encore jamais assise à cette table. Il me préfère sur la petite chaise en cuir aux couleurs caramel d’enfance, ceux qui fondent dans la bouche comme moi sur le dossier incliné, juste ce qu’il faut, et s’alanguir en toute sobriété. Ce meuble a aussi été bien pensé… pardon, senti ! Et c’est là qu’il me fait trôner. Et il dit même aux visiteurs qui « me » l’empruntent quand je n’y suis pas : – Prenez-en soin ! C’est un objet précieux, et, en plus, celle-là, c’est la chaise d’Eva…

J’aime imaginer que « ma » chaise est aussi pour lui doux « peut-être… »

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