Traversée d’hommes

Je suis arrivée avant lui au restaurant. Je donne son nom pour la réservation et je perçois la confusion des serveurs quand le maître d’hôtel insiste pour m’installer à une table bien précise. A peine il arrive et qu’il m’embrasse, sans même prendre le temps de s’asseoir ou d’engager la conversation, il soulève le pan de nappe qui tombe sur mon ventre. Sans un mot, toujours, ils soulève l’extrême opposé, et cette fois-ci ce sont mes genoux sous courte robe qu’il met à découvert. Puis fébrile, les deux autres côtés, jambe gauche et jambe droite et reste sur celle-ci penché. -Ben alors ! Je ne vois rien ! Et pourtant là il me tient. Prise de tous les côtés. Il se précipite alors sur la table attenante et, de suite, je vois briller la plaque qu’il tant cherchait : Ah ! Charles Aznavour ! C’est la table que je veux ! Peu importe. Ils ont du les meubles échanger mais l’emplacement et bien celui-ci. Et l’assise en mode écoute formant un angle, nous, à deux est bien celle que je cherchais ! Homme à l’angle n’est jamais dangereux…

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-Alors ! Dis-moi tout ! Qu’est-ce que plus précisément tu deviens ? Coach de quoi, Coach de qui ? Pour motifs professionnels ?

-En effet. Je suis toujours sollicitée pour motifs professionnels. Mais très vite, dès la première rencontre, la plainte et ce qui est demandé se retrouvent… toutes trouvées ! D’avoir plus que jamais goût à l’amour, et ne plus jamais le déguster ! Et ils sont vont, conscients du fait, mais peinent à coaching aborder : je ne vais quand même pas prendre love coach pour si peu !

-Et cela t’étonne que la vie se résume ainsi et que tu parviennes à, en une rencontre, les remettre dans le sens qui fuit ?

-Non. Pas vraiment. Cela semble les étonner, eux. Moi je sais et ai toujours su que la vie n’est vie qu’en amour. Que le reste sont passe-temps. Eux, il leur faut un peu de temps pour faire leur révolution… Ils repartent à contre-courant et me reviennent mourants… A propos… Je devrais peut-être échanger les tables, modifier notre position, et me mettre face à eux, en affrontement / séduction, au lieu de prêter oreille à leur angle qui est angle mort !

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« Je prends le plus souvent le trottoir au soleil. J’y pense en traversant la rue pour quitter l’ombre rejoindre de l’autre côté mon ombre qui maintenant me suit. » François de Cornière en exergue du dernier recueil de récits de Delerm, de ce doux nom du Trottoir au soleil, pour rester solaire alors qu’à « soixante ans on a franchi depuis longtemps le solstice d’été » de sa propre vie…

Je déguste à petites gorgées et veux déjà partager l’émerveillement de mon avancement d’un châpitre à l’autre et à pas japonais, sous un figuier qui m’a ravie. D’abord les figues mûres par Delerm nous sont servies : « en l’avalant on va trop vite, et malgré le respect de tous les rites on aura tort : l’extase était dans les préliminaires. » A peine le temps de reprendre son souffle, car dès cette page tournée, Delerm nous offre, à propos des figues séchées, l’interrogation qui le tient : « Que reste-t-il des choses à celui qui veut les garder ? Dans le temps préservé, retrouve-t-on la chair sous le fané ? Quel sucre sous la peau ? Qu’est-ce qu’une figue ? » Et à peine deux pages plus loin avec « Cette mouillure-là » il cesse enfin de rationaliser ! « Cette mouillure là a quelque chose de la figue, évidemment. (…) Poétiser le sexe offert démeure dérisoire… Car c’est le silence qui compte, l’incertitude préservée au bout de la confiance et l’envie. Mouiller c’est agir et s’abandonner. C’est actif et passif, un verbe singulier pour une action unique, dans un temps différent. Pour ce seul mystère, ce seul cadeau femelle, on renonce à la paix de devenir séraphin. On veut le trouble infiniment, dans son aveu de figue mûre. On veut cette mouillure-là. »