De coach à coach et devant moi coach, les déboires d’un tiers coach qui accompagnait un client criminel. Le coach l’a appris par hasard. Par je ne sais plus quel moyen, il a pris connaissance de son casier judiciare…
Cela me rappelle mes débuts professionnels en agence bancaire, et l’injoction bien cadrée de recevoir mon client le sourire aux lèvres et les yeux rivés sur mon écran en attente du résultat de la requête au Fichier Banque de France d’impayés et incidents…
Et de suite panique coach partagée, escalade, cris et pleurs. Et moi, qui brillait des yeux et les babines me léchait, en dehors de ce manège parti sans moi je suis restée.
- Il a cessé son coaching sur le champ !
- Mais pourquoi ? – Je n’en reviens toujours pas.
- Attends ! Tu aurais fait pareil ! Je ne peux pas imaginer de pouvoir accompagner un malfaiteur !
- Je suis d’accord ! – A deux, elles sonnent le couvre feu… Le « rentre-au-chaud-il-se-fait-tard » qu’aurait du peut-être mieux m’apprendre ma maman.
Bien au contraire, je m’embrase de plus belle au beau milieu de nulle part.
- Que savons-nous de nos clients ? Que savons nous de la violence qu’ils prodiguent autour d’eux ? De la violence quotidienne. Celle qui est acceptée. Que savons-nous de leurs failles ? Si elles peuvent nous engouffrer. Que savons-nous de ce qu’ils cachent, ce qu’ils ont fait, ce qu’ils feraient ? Voudriez-vous leur demander et en faire un préalable au contrat ou clause de rupture ajouter ?
- Oui d’accord. Mais bon… Une fois que tu le sais, comment pourrais-tu travailler ?
- Mieux que jamais ! Pas de demande à chercher. Tout de suite à cru et en vrai !
Et j’ai lu depuis, dévoré, le dernier Djian, Incidences intitulé, et j’en suis sûre, complètement sûre, de tout ce que j’avançais.
Un grand roman, à l’encre bleue et à l’encre noire, qui serait une perfection s’il n’était pas aussi vivant. Et jubilatoirement mortel au demeurant !
L’intrigue se déroule autour d’une faille ouverte, dans la nature où notre héros jete ses cadavres, et dans sa propre gorge où ils nagent à découvert. Pêle-mêle, lui-même, écrivain mort-né puis professeur de lettres, juste pour ses charmes apprécié par ces demoiselles en chaleur, dont il ne peut pas se passer, sa première femme maltraitante, son géniteur receleur de son enfance volée, et ces autres morts qu’il récupère encore et encore sans ciller, comme s’il s’agissait d’un destin.
Entre sa soeur, éternel objet transitionnel, et l’amour fou, qui pour la toute première fois de sa vie à 50 ans l’étreint, il ne sait pas dans quel sens passerelle au dessus du gouffre emprunter. Et cela ne fait que sombrer, alors qu’à propos de l’une et l’autre, il passe du songe au mensonge. Rien ne tient.
J’aurais voulu être Marianne, sa soeur. J’aurais voulu être Myriam, enfin une femme achevée. Et l’écouter, oui, l’écouter, comme aucune d’entre elles ne l’a pu et ne le pourrait. L’une murée dans son propre silence éffrayé. L’autre dans son écoute dirigée vers là ou elle ne voulait pas, surtout pas, tomber. Ecouter au fond de sa gorge ce qu’il cachait à la terre, et dont la terre n’avait que faire.
Je l’aurais écouté… ou pas. Difficile à ce qu’on en voit rien qu’en se penchant un peu par là…
« Les mots commencerent à se bousculer sur ces lèvres cependant qu’il la voyait s’approcher, s’emballèrent même, lorsqu’elle ne fut plus qu’à quelques mètres, mais il se retrouva bientôt plaqué contre le mur, les lèvres de Myriam collées aux siennes, leurs langues passant d’une bouche à l’autre, leurs corps étroitement épousés, avant d’avoir eu le temps de dire ouf. Avec ce chien qui continuait à hurler dans le lointain -le nombre de chiens errants avait augmenté parallèlement au prix des croquettes, aux pertes subies dans l’immobilier.
Epatant. Il n’y avait pas d’autre mot. Absolument épatant ce baiser qu’elle lui administrait sur le pas de la porte, sans avoir prononcé le moindre mot. Un véritable enchantement. »
Et peut-être, qu’après tout, seulement la terre pouvait le contenir en son sein, et qu’elles avaient raison mes consoeurs…
« Il leva les yeux vers le halo presque éblouissant qui poudroyait dans l’obscurité silencieuse, et finalement se prit à sourire. Il se sentait mieux. Impossible d’expliquer en quoi cette pratique bizarre qu’il avait adopté le revigorait, en quoi se réfugier un moment dans les entrailles du sol semblait lui redonner vie -une vie encore meilleure, débarrassée de ses nuages, prête à s’élancer, avec confiance et détermination, plus résistante que jamais. Impossible de savoir comment le charme opérait -car il s’agissait bien d’un charme, d’une sorte de drogue magique et mystérieuse qu’il s’administrait en trouvant réfuge à l’abri de cette paroi humide et sombre, puissante, broussailleuse, moussue, hérissée comme le gosier d’un monstre. »
C’est difficile de faire avec ses limites, et important.
J’ai écrit pendant des années à un garçon qui était condamné à mort sans savoir ce qu’il avait fait pour écoper une telle peine. J’étais partagée entre l’envie de savoir et l’envie de ne surtout rien savoir. Je ne lui ai jamais demandé. C’est lui qui a choisi le moment où il a eu envie ou besoin d’en parler. J’ai vacillé un moment et puis petit à petit je me suis rendue compte que je ne pouvais pas réduire cet homme là à cet acte insensé et irrémédiable commis une fois, qu’il était bien plus que cela et en même temps qu’il était aussi l’homme qui avait fait cela. J’aurais tout aussi bien pu ne pas réussir cet équilibre intérieur et cesser de lui écrire. Alors je comprends que ce coach n’aie pas pu continuer. Pour autant je trouve dommage qu’il se soit renseigné à l’insu de son client…
C’est aussi le thème du billet du moment sur Paradoxa : « Compréhension et psychothérapie » par Pierre Gaudriault
http://paradoxa1856.wordpress.com/2011/02/22/comprehension-et-psychotherapie-par-pierre-gaudriault/
Ce criminel qui fait émerger le criminel en moi et lui permet de s’exprimer, de s’agir, et à moi de prendre soin de lui en moi aussi, et simplement comme ceci permettre à l’autre de faire autant… Puisque je ne peux rien pour lui, sauf être là et connecté à cette part partagée. Et c’est peut-être là que pousse cette fleur que Gaudriault a nommé la co-pensée… Merci à vous deux, Tanakia et André.
Il avait une de ces têtes bouclées que ma main aurait tant aimé pouvoir caresser, et des yeux amande… si-si, je vous assure : une vraie gueule d’ange ! Normal, à guère plus de 13 ans, on n’est pas encore sorti de l’enfance.
Il l’avait violée ds les caves de leur immeuble. La petite avait 9 ans.
Et le juge pour enfants me l’a confié. Lui, pas elle.
De ces 10 ans passées auprès d’ados, criminels ou voleurs de pommes, il me reste tellement d’images d’anges ! Je les ai accompagnés du moins mal que j’ai pu. Toujours à distance des faits qui les amenaient jusqu’à moi. Comment aurais-je pu sinon ? ! A distance, mais sans les nier. Une posture qui se travaille. Entre projections, contre-transfert et volonté normative… une place pour le Sujet que l’ange criminel cherchait à se définir.
Plus tard, il y eut cette manager maltraitante dont Eva a entendu la brève monographie lors du colloque de l’AEC en janvier. Mon témoignage et mon analyse de ce coaching très spécial, ont secoué le « peuple coach » comme dit André : c’est vrai ça, quelle drôle d’idée de coacher les méchants !
C’est tellement évident pour la plupart des coaches, que le coaché est forcément bon…
Ben alors, je dois les chercher un peu les « criminels » moi !
C’est tellement évident pour la plupart des coachs qu’ils sont forcément bons… Lapsus d’Amar en reprenant ton intervention à la fin du colloque : « le cas de la coach maltraitante… » Cela nous avait fait bien rire toutes les deux sur le moment. La joie est que tu sois là Chantal, ici en t’exprimant à nouveau, là-bas en t’exprimant pour nous et à tout moment parmi nous, coach que j’aime. Je t’embrasse.
Voilà j’ai fini ce livre étonnant et décapant jusqu’à la dernière page. Merci Eva pour ce roman en partage.
J’ai aussi aimé découvrir et écouter une interview où Djian parle de cette faille sombre et mystérieuse qu’on a tous en nous, de cet endroit caché où l’on jette les choses trop douloureuses, nos cadavres intimes, nos monstres secrets… pour continuer à vivre…
C’est ici : http://www.dailymotion.com/video/xcikyk_philippe-djian-sur-incidences-media_news
J’aime qu’il n’est pas de plan. Qu’il soit juste là pour que le roman se fasse, à travers lui, « incapable ». Cela me donne l’espoir de filer un jour une fiction complète.
Commencé à ton contact… Et qui file peut-être déjà… Merci aussi à toi.
« Les plus purs châteaux sont bâtis sur un abîme. »
Page 80, celle de l’infini et du néant, amoureux, Les Ruines du Ciel, Christian Bobin. Et c’est un folio.