Alice Z Déchire

Alice Zeniter…

Sa plume avance comme elle crache,

rien que des larmes,

de rire, de pleurs, de rage.

Son souffle semble infini, sans pause, 

empêcheur de se poser en rond…

Surtout pas ! Sables mouvants… Ici sur terre.

Quelle terre ?

Alice se joue des mondes, étreint Edward aux mains d’argent, monte à la tête de son Chapelier Fou, refuse l’abyme dans l’entre-deux, colle à la peau de l’autre.

Au risque d’être plaie, au choix d’être feu.

« -Alice, Alice, je n’aurais jamais cru que je te demanderais ça un jour, et c’est vraiment étrange, mais je ne veux plus repartir, je veux rester ici, s’ils me renvoient cette fois je me tuerai, je tuerai quelqu’un ou merde tu vas croire que c’est du chantage, je me dis je me dis que tu étais prête à être écuyère dans un cirque avec moi, on avait six ans, je détestais ta petite jupe à volants mais tu étais si fière, Esmeralda tu disais, une vraie gitane, alors est-ce que tu pourrais, je veux dire envisager, pour m’aider, j’ai honte de le faire de cette manière parce que peut-être, tu voudrais, tu as rêvé de toutes ces scènes de films oui quand tu pleurais devant Edward aux mains d’argent je ne peux pas ne pas savoir qu’il y a une part de toi fleur bleue coeur de sucre et si je mettais un genou à terre je n’ai même pas de fleurs à t’offrir…

… est-ce que tu te souviens quand ton père avait dit que personne au monde ne pourrait séparer ces deux là, l’année dernière encore tu pleurais devant la télé quand ils se séparent à la fin, il me fusillait du regard parce que je dormais encore dans ta chambre et ta mère acquiesçait en disant non rien ni personne et toi disant ce film est triste arrête de rire et moi par-dessus la table du dîner on se regardait en souriant avec une fierté brûlante, et on pensait non non non ni rien ni personne et aussi au pétard qu’on fumerait à ton Velux comme d’habitude, les yeux que tu avais à ce moment là Alice ce sont eux qui m’ont fait penser que tu pourrais accepter je vais finir par pouvoir te le demander et à la fois aussi près du canal où un type m’a appelé Bamboula et que tu t’es levée d’un bond pour le pousser en criant répète ça, j’y ai pensé toute la nuit et ce matin je me disais si la prochaine personne qui entre dans le magasin est bllonde ou brune ou grosse alors je le fais, alors qu’il te dépassait de deux têtes Alice tu t’es levée d’un bond comme je te revois, et je ne sais pas du tout comment le dire, non je ne sais pas, j’y pense depuis deux semaines, le jour aussi où tu m’as dit je n’ai jamais eu de frère, et je ne sais toujours pas comment, on est les meilleurs amis du monde, jamais on n’a eu de problèmes, je veux dire tous les problèmes entre garçons et filles on a toujours été au-dessus de ça, je serai ton frère j’ai dit, quand on partageait le même duvet et nos peaux l’une contre l’autre jamais la moindre gêne, ton père me détestait un peu quand il disait « ces deux-là », tu avais les yeux qui brûlaient de fierté mais jamais jamais la moindre gêne, non, parce que nous sommes un duo parfait et tu te souviens quand un de tes ex a dit ce n’est physiquement pas possible parce que si une fille et un mec partagent le même duvet et sont collés le mec bandera forcément et on a eu ce rire si méprisant en se disant que jamais jamais il ne pourrait comprendre notre amitié, il me restera toujours Mad tu as dit quand ta mère te reprochait d’avoir encore rompu et peut-être personne ne pourrait comprendre parce qu’il y a eu toute la Grande Histoire du Racisme – Bamboula, et dans la seconde tu étais debout – et tellemnt d’heures cote à côte, quand l’avion s’est posé la dernière fois, je me suis juré de ne pas repartir, rien ni personne Alice, tu l’as quitté presque aussitôt après parce que cette bandaison qu’il voulait intégrer à notre amitié c’était vulgaire, seulement ce n’est plus seulement une séparation qui nous concerne toi et moi mais à l’échelle d’un pays, c’est entre moi et la France, alors sans me mettre à genoux, je n’ai jamais eu de frère tu avais l’air si triste avec ta jupe et tes volants mais je serai ton frère, ma toute petite, ma toute fière, ma toute princesse, ce que je te demande maintenant c’est offre-moi un ancrage, que je reste avec toi, ma toute soeur, mon pays, j’ai besoin de toi, de ta terre, de la nationalité française, offre-toi, offre-moi toi que je ne reparte jamais, alors même si c’est la chose la plus bizarre que je t’aie jamais dite s’il te plaît, s’il te plaît, écoute-moi sérieusement, avant d’éclater de rire, repense à pourquoi je dois te le demander, oh merde j’ai tellement peur ma toute petite, ni rien ni personne, tu as dit ose le répéter et je t’explose la tête, si tu t’arrimes à mon nom, il faut que tu pèses de tout ton poids contre moi, sur mon nom, pour que plus jamais je ne reparte, je te disais c’est ridicule avec ses cheveux et ses ciseaux au bout des mains mais toi arrête de rire Mad, c’est si triste qu’ils doivent se séparer et je n’ai jamais eu de frère alors ne crie pas et ne m’insulte pas

je le fais à trois

à deux

à un

Alice ça tient en deux mots à la con

mais s’il te plaît

EPOUSE-MOI.  »

Extrait des pages 60, 61 et 62 du tout nouvel ouvrage d’Alice Zeniter, son deuxième à 23 ans (son premier fut publié alors qu’elle n’avait que 16 ans) : Jusque dans nos bras, un roman Albin Michel. Et le café est de Violine… toujours.