Aux limites

La crue de juillet est un crescendo imparable autour de deux êtres en détresse qui se fuient et qui se cherchent. Jusqu’au dernier instant seuls, terriblement seuls, et ensemble dans la terreur, du courant de leurs existences, respectives et découvertes.

En reflet dramatique de la crue de la rivière, où une mère et un enfant ont laissé leurs vies, contre la grille d’un barrage pour l’un, échouée en ville l’autre, à des kilomètres de distance, homme et femme se retrouvent – un instant, et plus peut être -, à la grille d’un Théâtre qui sur eux deux se referme. Dernières lignes de la geste.

Sabine lui pose sans détour la question qui devait brûler depuis qu’elles s’étaient présentées l’une à l’autre : Karl et vous… ?

Thérèse jette sa cigarette : On s’aime, répond-elle simplement en rougissant.

- Alors emmenez-le !, lui dit-elle. Emmenez-le vite, loin d’ici, le plus loin possible !…

(…)

- Thérèse !

Un hurlement.

Sabine a du le voir avant elle, gesticulant, debout, entre deux files de voitures et s’approchant maintenant, pressé, criant encore son nom bien qu’elle ait pivoté sur elle-même et titube, sidérée, à sa rencontre : Thérèse… ! répète-t-il à bout de souffle en lui ouvrant les bras, le reste se noyant dans l’assourdissant tumulte de protestations gueulées et klaxonnées avec une fureur nouvelle, du jamais vu dans ce quartier d’ordinaire si paisible, événement dont les rumeurs le lendemain attribueront tout naturellement la cause à l’arrivée bien trop brutale et déboussolante de la chaleur.

La crue de juillet
Hélène Lenoir
Les éditions de minuit

*

Ma lecture clinique aussi, mon regard sur ces deux êtres, sur une des formes qu’ils prennent, dans leur complexité entière, je la tente sur deux rives parallèles :

- Le trauma originel de Karl : Folle, il est né d’une folle, et il rend folles toutes les femmes… Et il ne souhaite pas que Thérèse en soit. Le « déjà vu » (p.114) de ce que, par instants, ensemble ils partagent, le fait craindre le pire, et le meilleur entre eux n’est pas.

- La folie douce de Thérèse, juste celle de la vie, celle qui sublime la perte.

Un « état limite’ ainsi, et une névrosée amoureuse qui son angoisse traverse, de nos jours c’est bien souvent, de la rencontre, le pont à tendre en silence. Chacun. Puis l’écluse ouverte.