Bord Cadre

Pourquoi cela doit-il traîner, en longueur, en souffrance ?

Pour être efficace, utile, payant, réussi, c’est ce qu’on dit.

De la Cure. De l’Oeuvre. De la Vie…

Jamais parfaites. Juste suspendues.

A leur bord, suspendues.

Là où il y a souvent un cadre, et la vérité qui trascende.

Je viens « d’en finir » avec ma psychanalyse, ou avec ma psychanalyste, question de point de vue, toujours… Segun como se mire.

Je viens de « tourner la page » de mon premier livre d’été. Craquant comme de l’os. Cru comme des viscères. Rouge et noir, comme la femme qui saigne et l’écrivain qui écrit, à l’encre rouge à ses côtés, et sur ses côtes, tour à tour, lieux de travail et de repos. C’est selon, toujours… Depende.

Je viens de « recueillir l’ultime plainte » de l’artiste de retour de cette épreuve initiatique que peut être l’exposition de son oeuvre la plus tendre, aux yeux de tous, au prix de rien, les prix pour eux, ceux qui surfent sur le misérabilisme de notre époque faste… ou sur les fastes de notre époque misérable ! Et oui ! Toujours… Claro que si.

L’instant c’est du bord cadre. L’instantanée aussi nette soit-elle n’est que mirage et encore davantage quand les instantanées se succèdent. Le mouvement fait l’illusion. Le bord cadre, lui, souvent, reste immuable. Réalité de chacun.

@ ma psy, bon baisers d’ici. Je vous avais donné l’adresse. Vous savez où me trouver si vous en épprouvez le besoin et peut-être, même, l’envie.

@ Violine, bienvenida a casa. Ce café que vous avez voulu partager au Touquet a, sans nul doute, rechauffé bien de coeurs. Vos cartes se sont énvolées ? Graines de Petit Poucet.

@ Teulé, tendres baisers sur vos yeux en signe de reconnaissance amoureuse pour ce triomphe, en toutes dernières pages, seulement.  C’est la cruauté la plus pure, dévorante et réjouissante qui semble occuper la scène tout le long de votre récit. A en rendre le lecteur coupable d’une délectation si intimément ressentie.

Ainsi, après avoir si imprudémment parcouru les délires de l’humain, la folie de la création, vous nous permettez d’atteindre les sommets ou les abysses, c’est selon, du délire le plus vrai, de la vraie re-création.

J’ai appelé ce billet Bord Cadre, du nom de votre ouvrage. Il me plait d’imaginer qu’en tant qu’auteur à tripes et vendeur à succès vous générez un nombre considérable d’exemplaires mais peu de lectures vraies, qui vont jusqu’au bout, jusqu’au « bord cadre ». J’aime aller jusqu’au bout et y emmener d’autres. C’est pourquoi je vais tenter d’accompagner un petit peu plus loin ceux qui auront déjà fait ce long chemin qu’est la lecture d’un billet sensible sur écran web…

Un peintre, du nom de Sainte Rose, mais que je n’ai pas pû m’empêcher de traiter tout au long de Dorian Gray… Assasin qui traque l’ultime regard de sa victime pour mieux peindre le sien, à jamais détraqué.

Un écrivain, Marc de café, qui guette sa fin. Une belle, belle vieille, qu’importe, Léone, qui s’en défend dans la fureur, comme le fauve qu’elle est. Les deux, pantins de la Rose, toute à son oeuvre aveuglée : -Et donc, si maintenant j’éssayais de m’attaquer à un couple pour voir ?  Mais le couple c’est l’étreinte et l’étreinte ne peut être que salvatrice, comme purificateur est le feu.

Extraits

« Elle était nue, sur le dos, et Marc de ses mains effleurantes, la remodelait dans l’air à quelques millimètres d’elle :

- Frôler ta peau vivante…

Il ne la toucha pas, dit seulement des phrases d’amour différentes.

(…) L’écrivain en panne d’inspiration ressentait alors une vibration familière et ancienne, un déséquilibre de l’âme et des palpitations au bout des phalanges. Il la renifla.

Il huma les aisselles mousseuses des bras de Léone repliés sous sa tête, écouta sous un sein maigre le battement de son coeur, tak, tak, tak… Ce fut comme un air connu : une chanson déjà entendue à la radio. Il descendit une oreille vers le ventre de sa belle, ouït les chants de crapauds de ses intestins grêle et gros.

Léone écarta les cuisses. Apparurent deux longues feuilles d’automne verticales au doux parfum de bruyère. Brunes et violettes, puis d’autres plus petites et là un trou rose, palpitant, délicat et vorace. Marc y glissa sa langue et il articula là des paroles inaudibles et vibratoires. La tête de Léone roula à droite, à gauche, se saoula littéralement des discours démolis, engloutis, de son amant :

- Oh oui, verse moi encore et encore des mots là. Et ne m’y parle que d’amour puisque tout le reste est crime…

Alors, accoudé ensuite au dos de sa belle comme à sa table à écrire, il lui déversa d’autres rasades de « Je t’aime ». Il souffla aussi sur la nuque afin d’observer la peau frissonner en vagues fines jusqu’aux reins. Elle eut un rire de petits cailloux plats lancés sur l’eau.

- Tu es belle, ma femme, lui dit Marc dans un rebond.

(…)  Ils s’endormirent tous les deux, à plat, comme deux enfants. Ce n’était pas comme Sainte-Rose ! Lui, il était enroulé comme une merde qu’il était. Malade, avec la fièvre, il dormait dans son atelier au pied du chevalet. Il n’allait plus dans son palais, ne nourrissait plus son chien. Il laissait pousser sa barbe d’artiste nuisible mais impuissant face à son grand tableau immaculé.

Le bonheur de Léone et Marc était son martyre. Quel enculé !

Il en faisait des cauchemars toutes les nuits, s’agitait en dormant. Ce soir là, en remuant, il bouscula le chevalet. Le tableau s’en décrocha, tomba, rebondit trois fois mollement sur son esprit de malade : blang, blang, blang…

- Ah merde !

Mais la toile était tombée comme la pomme de Newton, alors Sainte-Rose se releva et massa son crâne avec une nouvelle idée dedans… »

Si vous gardez de cette lecture comme un caillou dans vos chaussures, tak, tak, tak…, il n’y a peut-être qu’en la poursuivant, longue et douloureusement, mais aussi, peut-être, en la laissant venir, douceur de l’instant, que vous en viendrez à bord…

Et là, nous y sommes : bord cadre.