Chemins de traverse

Quelle y est la place de l’autre ? L’adversaire, l’interlocuteur, le partenaire, n’est-il qu’un moyen de mes objectifs ? Oui, bien sûr, je peux considérer que nous sommes des professionnels aguerris, rompus à ces processus. Alors, finalement, n’est-ce pas comme un sport, un jeu, où chacun sait de qu’il engage de part et d’autre ? Je l’ai trop entendue, cette excuse, et ne l’ai-je pas non plus implicitement trop souvent acceptée ? Trop facile de s’en tirer ainsi. Où est-elle, cette « loi morale en moi » de Kant, sous les étoiles : « Agis de telle sorte que tu traites aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen« ? Où est-il, dans ces moments-là, mon questionnement sur l’altérité et le Visage de Lévinas ?

Au peloton d’exécution, on bande les yeux de celui qu’on fusille, non par compassion pour lui mais pour éviter de troubler les soldats qui doivent tirer. En supprimant le regard du condamné, on le déshumanise. Il n’est plus homme. Car, dit Lévinas, le regard de l’autre homme, posé droit dans le mien, se présente nu à moi, et me dit toujours, les yeux dans les yeux : « Tu ne tueras pas. » Si, à sa suite, je peux dire:  » Mon humanité naît de la reconnaissance de la tienne« , quelle place est-ce que je laisse à l’autre dans cette situation, pour respecter ma propre humanité ? Puis-je accepter de me mettre à moi-même un bandeau sur les yeux ? Au nom de quoi ? Quelle part de violence dois-je accepter ou refuser d’exercer dans cet instant ?

Emmanuel Faber nous fait part dans un ouvrage atypique pour un vice-président de multinationale, – Chemins de traverse, édité par Albin Michel -, des interrogations provoquées par les situations qu’il vit au quotidien, ainsi que de sa fine perception de l’économie et des finances mondiales. Lui qui lit Kant et Lévinas, Bobin et Singer.

Et qui se veut tout à la fois manager et dissident. Mais imposteur nullement. Car il avance à découvert. Et il agit comme il le sent. Humainement. Comme il écrit. Ni bravoures, ni conseils. Ni angélique, ni plaintif, ni rebelle, ni de jadis.

Et je dois avouer que dans cet extrait comme ailleurs, il coache le coach que je suis et qui se voulait retiré. De barbare entremêlé.

D’Homo Faber je lui reconnais la hauteur. Et sur mes modestes voies je lui fais : Chapeau bas, Monsieur…