Déjà vu

Je suis plus heureuse, c’est vrai. Je n’ai plus besoin de briller. Je travaille avec des enfants mais je m’imagine toujours la mort qui travaille en moi, comme elle a travaillé ma mère. La promenade et mes pensées m’ont fatiguée. Je m’appuie un moment sur le mur qui protège ce côté de l’ancien port. Les bassins qui sont en dessous n’abritent plus des bateaux mais d’énormes barges qui déchargent des barils d’essence ou engloutissent des caisses de déchets et de machines obsolètes pour les emporter vesr des usines de retraitement. L’eau assombrie par des nappes d’essence est envahie, comme tout le bassin, par le tumulte des oiseaux de mer qui viennent là se nourrir de déchets qui tombent des camions ou des chalands.

Ce lieu m’attire par son grouillement, son bruit ravageur, j’imagine voir là en grand ce que la maladie opère en moi. Jadis c’était un des beaux bassins de l’ancien port, tout s’est agrandi et déplacé, maintenant ce n’est plus qu’une sorte de dépôt transitoire.

Il passe peu de monde ici à cette heure, je sens derrière moi quelqu’un, il tourne, il descend l’escalier, je le regarde, il est grand, fort maigre, des touffes de cheveux gris s’échappent en désordre de sa casquette de marin. Il tient sous le bras un carton à dessin, il a sur le dos un petit sac. Il me semble que je l’ai déjà vu.

Il s’assied sur une des dernières marches et, ouvrant son carton, en sort quelques feuilles et se met à dessiner. A l’encre de Chine, très lentement puis achevant brusquement. Il a des petites bouteilles à côté de lui et d’un pinceau hardi il ajoute parfois une couleur. Quand il termine un dessin il le regarde assz longuement, puis le froisse et lorsqu’il est en boule le jette à ses pieds. A ce moment un nom me vient à l’esprit, c’est Florian, le fameux peintre dont on dit qu’il jette ou brûle la plupart de ses oeuvres.

Un désir irrésistible, je descends l’escalier, je m’assieds derrière lui. Je souffle : « Vous êtes Florian? »

- Si vous voulez.

- Je vous admire beaucoup.

Il me tend une feuille et plusieurs crayons. « Ne parlez pas, ne regardez pas. Dessinez » (…)

NDLR.-Deux travailleurs du port approchent alertés par le feu que termine par faire Florian de ses dessins :

- Vous vous appelez ?

- Florence.

- Moi, c’est Simon, le mécanicien des camions de la société d’Albert. Les dessins de Florian, il les brule tous ou il les vend ?

- On dit qu’en général il les froisse ou ils les brûle. »

Albert demande : « Est-ce qu’il va revenir encore brûler ? Je ne veux pas interdire, mais c’est dangereux. »

- C’est ma faute, dit Florian, encore tout tassé sur lui-même et troublé. J’ai été trop longtemps à l’hôpital. Je peux dessiner n’importe où mais faut pas que des gens viennent. » (…)

- Tu reviendras ici avec moi?

Je suis touchée par ce tutoiement.

- Oui, je viendrai demain, j’ai le temps.

- Ramène moi à l’hôtel. Ne me laisse pas aller au café… le vin… (…)

Il demande sa clé au concierge. Il vacille. Je dois le soutenir dans l’ascenseur. Dans un salon où il y a des cabines téléphoniques, il me donne un numéro de téléphone et me prie de le composer.

« C’est celui d’Hellé », dit-il. Quand je l’ai au bout du fil, je pose l’écouteur à l’oreille de Florian et suis surprise de ce que j’entends. Ce sont des petits mots tendres et sans suite, des roucoulements, des chuchotements et des frôlements doux pour l’oreille.

Après un moment il me dit :

- Elle veut parler avec toi. Je vais dans ma chambre. A demain.

Je prends le récepteur qu’il me tend, j’entends :

- Ici, le docteur Hellé.

Je ne sais que dire, heureusement c’est elle qui parle. Elle a une voix très précise et douce. Elle pense qu’il ne faut pas qu’elle vienne, comme Florial le lui a demandé :

- Il a besoin d’autre chose, peut-être de vous.

- De moi, Madame ? Mais je ne le connais pas et je n’ai jamais fait ça.

- Aider les autres, ça s’apprend, la peinture aussi. (…)

Une peur me saisit : « Florian est génial, mais est-ce qu’il n’est pas fou, Madame ? »

La réponse surgit d’une voix douce : « Il a des côtés fous, est-ce que nous n’avons pas tous des moments de folie ? Vous avez votre maladie. Lui délire plus que les autres, c’est tout. »

Je soupire : « Je suis idiote. »

- Non, je sens que vous êtes quelqu’un de bien. Vous êtes peut-être celle qu’il doit rencontrer.

Couverture illustrée par Dali et extrait du premier châpitre, intitulé La rencontre, du tout nouveau roman Déluge publié par Actes Sud d’Henry Bauchau. Psychanalyste, poète, dramaturge, essayiste et romancier, il offre une mise en abyme de l’art, salvateur, et la folie des hommes, autant créatrice que destructrice, au travers de récits des origines à nos jours, et fait vivre en position couchée, sur la toile et le feuillet, la rencontre et l’accompagnement d’un être par un autre, et viceversa,  puis, de chacun d’eux avec encore un autre, et chaque autre avec les autres, dans un jeu de miroirs à l’infini…