Du bon usage de la haine et du pardon… en accompagnement

Gabrielle Rubin. J’ai fait appel à elle pour une nouvelle tranche de psychanalyse et elle m’a dirigée vers mon analyste avec adresse. Eloge de l’nterdit, d’elle, j’avais aimé, et en ce petit nouveau traité d’amour et de haine enlacés elle poursuit son enseignement véridique et didactique.

Je retiens particulièrement cet extrait, qui résonne en coaching si bien, lorsque nos clients nous demandent tant et tant « comment faire autrement ? »

Accompagner : être simplement, et de tout son être, avec chacun de nos clients et les laisser départager dans le transfert vers l’accompagnateur, la part d’amour et de haine qui suscitent les « comments » nous agissons. Et ils se libèrent d’eux-mêmes. Accompagnement qui prospère. Sans plus de nous que nous-mêmes.

En cet ouvrage Gabrielle Rubin explique de façon particulièrement claire comment l’enfant traverse l’Oedipe et se construit. En se faisant aimer et successivement libérer de la mère, du père, puis du monde même en y apportant sa singularité. En cet extrait elle déjoue le piège d’un noeud Oedipien en le mettant en figure tout aussi limpide.

Extrait

« Denise n’avait donc été reconnue en tant qu’être précieux que par son père, et elle avait gardé un immense besoin d’attention qu’elle essayait de combler par des dons hors de proportion (« si je donne beaucoup on me rendra un peu »), ce qui produisait le résultat exactement inverse de ce qu’elle espérait.

Denise avait cependant réussi à percevoir la part de responsabilité qu’avait son père dans ses propres problèmes affectifs, ce qui lui avait permis de s’en décharger elle-même en la lui restituant : elle avait accepté l’idée que son père aurait dû assumer au moins une part du fardeau que représentait sa femme, au lieu de la laisser seule face à un travail aussi gigantesque.

Aussi était-ce avec un peu plus de confiance en ses capacités et en la valeur de ce qu’elle avait à offrir qu’elle avait abordé la part la plus difficile de son travail : désidéaliser sa mère.

Je vais continuer ici le récit de cette psychothérapie en reprenant comme exemple le voyage de quelques jours qu’elle avait offert à sa mère et qui avait été écourté en raison de la mauvaise humeur de celle-ci : Denise avait souvent reparlé de l’échec qu’avait été ce cadeau, échec dont elle se rendait entièrement coupable, mais dont elle n’arrivait pas à comprendre comment elle avait pu arriver à un résultat aussi désastreux alors qu’elle avait mis tous ses soins à le préparer.

Ce qui rendait impossible cette compréhension, c’était le fait que Denise en occultait l’élément principal, à savoir que la faute ne lui incombait pas à elle, mais qu’elle était entièrement celle de sa mère. Comme Denise avait une fois pour toutes décidé que sa mère ne pouvait être responsable de la moindre peccadille, il ne lui restait forcément qu’une solution : sa propre culpabilité. A cause de l’intensité des affects qu’il suscitait en elle, Denise était, par rapport à ce problème, dans un état de non-pensée.

Il était donc important qu’elle puisse, en remettant les choses à leur juste place, retrouver toute sa capacité de réfléchir.

Grâce au transfert, en redisant ce qu’elle avait vécu, elle s’adressait à moi comme si j’étais tantôt sa mère réelle, celle qui était incapable d’apprécier l’amour que lui portait son enfant, et tantôt la mère de son désir, celle qui l’aurait comprise et aimée.

Elle me répétait donc pourquoi elle avait alors choisi de venir chercher sa mère en voiture : c’était pour que le voyage soit le moins fatigant possible pour elle. Mais au lieu du simple constat qu’elle faisait habituellement , elle avait ajouté que cela avait été un grand effort pour elle-même, car elle avait dû parcourir plus de mille kilomètres pour cela. Puis, après un moment de réflexion, elle avait dit qu’il aurait été bien plus simple et agréable de prendre l’avion pour rejoindre sa mère, puis d’aller ensemble en train jusqu’au lieu de villégiature.

Je sentais bien qu’un certain travail de réflexion commençait à se faire en elle et qu’il la conduisait à penser qu’en effet elle aurait pu rendre son propre trajet moins pénible sans léser en rien sa mère.

Elle avait d’ailleurs ensuite ajouté, mais avec une certaine brusquerie, comme si elle craignait mes reproches pour avoir eu une pareille pensée, qu’après tout sa mère n’était pas impotente !

Mais, après un silence, elle avait conclu que sa mère n’aurait jamais accepté qu’il en fût ainsi…

Du bon usage de la haine et du pardon

Gabrielle Rubin

Editions Payot