Etat de l’art

LA PAROLE TRAVAILLEUSE DE GAUCHE

REFOULE LA PULSION JOUISSEUSE DE DROITE

Ainsi choisit d’intituler Gérard Pommier dans son tout nouvel ouvrage, Comment les neurosciences démontrent la psychanalyse, le châpitre au coeur du croisement des deux disciplines. Par cette affirmation que tout résume et qui s’explique comme ceci :

- le chiasme entre les lobes gauche et droite du cerveau qui a lieu au moment du refoulement et qui court de la prime enfance, lorsque la sexualité est inconcevable, à l’adolescence, lorsque la rencontre avec la sexualité se fait et qu’il devient vital de dissocier, localisation de perceptions /pulsions et pensées /actions (expériences de split-brain, recherche autour de membres fantômes, stimulation de l’aire de Broca à l’appui) ;

- le trajet désormais aussi démontré par l’imagerie médicale, toujours de droite à gauche, de la pulsion que toute perception du monde extérieur génère et qui réveille l’image refoulée, intenable, à la parole libératrice d’angoisse,

- à condition qu’un Autre soit présent et qu’il puisse ainsi avoir reconduction du refoulement de la pulsion.

Sachant que ce même Autre est à son tour générateur de pulsions et menace, sauf son accord !

Garde-fou et fou-du-Roi en même temps…

Ici-bas et au plus fort, de tout ceci le développement, intertitres cette fois de mes propres lâché et retenue l’expression. Extraits jouissifs et cadrants !

Chacune pour son compte, les pulsions poussent le corps à égaler l’immensité de l’unité phallique. S’il fallait leur obéir, la bouche ne cesserait de dévorer, le regard de se perdre à l’infini, l’excrément d’infecter l’univers… L’excès de cette poussée constante menace l’organisme.L’activité sexuelle les soulage, car la génitalité inverse un moment cet appétit infini. C’est parce qu’il a une telle fonction, sans rapport avec la reproduction, que l’érotisme humain a un tour aussi débridé. Mais le sexe ne soulage que provisoirement la violence pulsionnelle. Un dispositif plus pratique et plus ordinaire peut aussi la calmer : l’acte de parler.

PARLEZ-MOI D’AMOUR

La parole porte en elle cet enjeu mortel hégélien : elle reconduit le refoulement au moment même où elle s’adresse au semblable. Le néant qui double la perception des choses se dialectise ainsi même en agressivité à l’égard du semblable. Mais, au même moment, le semblable à qui la parole s’adresse authentifie le processus du refoulement grâce auquel le sujet existe. C’est pourquoi parler réclame une forme de reconnaissance qui, comme elle implique l’être, qualifie la sorte d’amour abstrait profondément ambivalent qui lie l’homme à l’homme.

CHASSEUR SACHANT CHASSER… SERAIT SACHANT

CONSCIENT !

    La dialectique de cette ambivalence a une conséquence : l’accroissement du savoir. Lorsque quelqu’un parle à quelqu’un, il parle en même temps de quelque chose. La parole est duplice. Parler demande l’amour, et cette réclamation  ne s’effectue jamais si bien qu’en parlant d’autre chose, selon une voie indirecte. On parle d’autre chose que l’amour que motive la parole. Cette duplicité engendre une tension vers la dénotation. Il faut toujours en dire plus, puisqu’en parlant d’autre chose on n’aura toujours pas parlé de l’essentiel : de l’amour. Le langage humain… amène (ainsi) un stockage d’informations beaucoup plus étendu, de l’ordre du savoir conscient.

    Ce n’est pas tout ; car avec cette extension des connaissances un autre savoir, inconscient, se révèle aussi en parlant.

    JOUISSANT TOUT DE MEME ET TOUT AUTANT DES PETITS BONHEURS

    DE l’INCONSCIENT !

    Lorsque nous cherchons à nous exprimer, notre parole en dit plus que ce que nous voulions dire. Nous formulons des opinions qui peuvent nous surprendre nous mêmes. Nous forgeons parfois de toutes pièces des versions romancées des événements et de notre vie, ou même nous mentons sans intention préalable, ou en croyant que nous avons dit la vérité. En surplus de cette prolifération inventive que la parole ajoute à nos ruminations intérieures, il faut compter les lapsus, les fautes de grammaire, les erreurs involontaires, ainsi que les mots d’esprit, les moqueries, l’autodérision, les plaintes, les agressions, plus ou moins ouvertes : ces manifestations nous échappent. Elles ne faisaient pas partie de nos pensées solitaires. La parole ajoute donc à la pensée cette masse d’informations qui continuent souvent de nous être énigmatiques une fois proférées. Nous sentons bien que, dans ces excès, petits et grands, se trouve tapie notre intention la plus profonde : nos fictions, nos erreurs, nos mensonges disent notre vérité inconsciente. Inutile de chercher une localisation cérébrale de l’inconscient (le corps psychique imprègne l’ensemble de l’organique était dit plus arrière et c’est pour cela q’il le déborde en somatisation ndlr), elle se trouve dans l’acte locutoire de nos pensées ordinaires.

    On en tire l’importante conclusion que l’acte de former des mots n’accomplit que le premier temps du refoulement. Un deuxième temps se boucle au moment de l’adresse de la parole à quelqu’un.

    MAIS DANS QUEL PIEGE EVITE-T-IL AINSI

    LE CHASSEUR DE SE FAIRE,

    PIRE QUE CHASSER,

    ATTRAPPER ET PERDRE A TOUT JAMAIS ?

    A partir d’une inadéquation constante à la demande maternelle s’impose une perpétuelle expansion

    Le corps psychique naît du rêve de satisfaire malgré tout la mère. La demande maternelle s’appuie sur l’envie du pénis qu’elle n’a pas, mais le corps de l’enfant ne saurait venir à la place de ce rien (cette théorie a été élaborée selon les références culturelles d’une époque - aujourd’hui le phallus étant la réunion des deux sexes, masculin et féminin, il commence à être admis que c’est cette complétude que nous recherchons tous, hommes et femmes, et c’est cela la demande, le manque à nourrir de notre désir, celui qui sous-tend la poursuite de la vie de chacun de nous, homme ou femme ndlr).

    Le si puissant corps psychique résulte du refoulement d’un « rien », force d’un vide avide de tout. La pensée peine à comprendre le « rien », et encore plus à appréhender que ce « rien » aspire à l’être. Et pourtant, c’est bien à cette place que nous naissons. Le corps psychique procède de ce « rien », collé comme une sangsue à l’organique justement parce qu’il n’est rien. L’hallucination qui fait crier sans raison l’enfant dès sa naissance dénote cet appel. Les représentations hallucinatoires, puis la pensée, refoulent ce goût du vide qui colle à tout et demeure en avant tout. Par le biais de la demande maternelle, la pulsion s’est mise à ventouser le corps, et elle a continué depuis. Elle insiste indéfectiblement, d’une part parce qu’elle apporte jusqu’à un certai point du plaisir, et d’autre part parce que la demande maternelle continue d’exiger satisfaction : c’est une carnassière, en éternel défaut de sa demande d’origine, et elle transmet ce tourment à l’organisme. Nous n’en finissons jamais avec la demande maternelle.

    (…) Un manque travaille les sensations, et nous ressentons ce défaut à la moindre action. L’être humain ignore ainsi jusqu’au dernier jour la plénitude et le repos de l’âme.

    Feuilletée sur la même aire, la représentation organique ne s’harmonise pas avec sa soeur psychique. (…) L’organisme résiste à sa demande, qui l’exploserait, s’il l’écoutait. Les homoncules organiques et psychiques superposent des surfaces qui ne se correspondent pas. La croissance du cerveau et du corps résulte de cette discordance.

    A cause de cette dysharmonie, l’être humain grandit, apprend. Il croît sous sa contrainte, mais il refuse aussi ses excès, dont il ne s’accommode que symptomatiquement.

    (…) L’organisme forme des symptômes à la mesure de sa résistance aux injonctions au corps psychique. Le vissage par le symptôme de l’organique et du psychique donne à ce discord son assise spatio-temporelle.

    Car c’est cela la vie tout simplement. Garder un minimum d’équilibre sur cette assise. Prendre la place et le temps de vivre…

    Et pouvoir toutefois par courts et précieux instants nous re-jouir… dans l’étreinte amoureuse et le vertige du savoir. Seuls instants d’étincelle dans la rencontre impossible de nos deux lobes ennemis !