Exister

Je cherche une place à tes côtés. M'as-tu simplement remarqué ?

« Les humains ont un vieux fantasme, celui d’une drogue miracle capable de guérir le taedium vitae, l’angoisse existentielle, une drogue qui les débarrasserait d’une interrogation fondamentale qui les distingue de l’animal : la question de leur destin, de ce qu’ils viennent faire sur cette planète, de leur place, de leur identité, de leurs croyances, en sachant que la vie est limitée.

(…) Le cap à franchir est l’idée qu’il n’existe pas de destin hors celui qui dit que notre vie est limitée, qu’il n’y a que des constructions. L’aliénation fondamentale de l’homme est la liberté.

(…) La vie est une tentative, la seule, pour se faire exister, malgré l’échec certain. C’est pour cela aussi que chaque être, lorsqu’il est menacé par le désespoir, a droit à une écoute de sa souffrance dans ce qu’elle a de particulier, de singulier. Rien n’est plus fragile, plus intime, plus humain que le sentiment d’exister. »

Robert Neuburger quitte souvent en son dernier ouvrage, Exister (Payot), son art mesuré de la démonstration et de la clinique, pour être dans la subtilité de sa pensée toute personnelle, dans l’évocation intime d’existences  publiques (Simenon, Althusser)  et dans la rage des combats de notre temps.

Et ici, mon préféré apport :

Beaucoup de comportements qualifiés comme étant des maladies sont juste des réactions normales à un environnement anormal, à un contexte ayant engendré une blessure grave qui a le défaut de ne pas se voir, mais qui n’en est pas moins douloureuse, une blessure produite par une atteinte à la dignité des êtres en souffrance. Quitter l’état de passivité où la médecine place les sujets n’est pas une évidence. C’est pourquoi il est important de repérer les réactions médicales dans ce qu’elles peuvent avoir de dangereux.

On fait principalement trois erreurs dans la prise en charge des « dépressions« .

La première est que l’on veut obtenir du patient qu’il se montre à nouveau d’humeur égale alors qu’étant donné ce qu’il a subi, il devrait plutôt manifester de la rage. Il m’arrive, face à un patient suicidaire, de tout faire pour le mettre en colère afin que la rage qu’il tournait contre lui-même s’exprime différemment ! Face à un autre, licencié injustement, je peux aussi encourager le fantasme très réaliste de scénarios où il se voit tuer le responsable de sa situation.

La deuxième erreur, plus grave, est que le traitement le plus souvent proposé s’adresse, par le biais de drogues pharmacologiques, au corps du patient, donc à sa vie, à sa partie biologique, alors qu’il s’agit d’un problème d’existence.

(…) La troisième erreur est de proposer une approche simplificatrice en étiquetant les supposés malades. Pour établir un diagnostic, le psychiatre cherche la différence entre ce qui, selon ses propres conceptions, est un état normal et ce qui est un état pathologique. De cette façon il crée une catégorie d’humains à part, « les malades », qu’il se doit de traiter. Il me semble que lorsqu’un psychiatre donne un diagnostic cela nous en apprend plus sur sa propre façon de créer son monde que sur le patient lui-même.

« Diagnostic : une des maladies les plus répandues« , disait Karl Kraus au début su siècle dernier (Aphorismes, dits et contre-dits (1909), Paris, Rivages, 2011). Curieusement, c’est un ethnologue, Claude Lévi-Strauss, qui a pris le parti des patients en montrant à quel point le fait pour un humain d’être exclu du monde des « normaux » en étant diagnostiqué « déprimé » pouvait être douloureux et aliénant. Il écrit : « La première leçon de la critique, par Freud, de l’hystérie de Charcot, fut de nous convaincre qu’il n’existe pas de différence essentielle entre les états de santé et de maladie mentale ; que de l’un à l’autre se produit tout au plus, une modification dans le déroulement d’opérations générales que chacun peut observer pour son propre compte ; et que, par conséquent, le malade est notre frère, puisqu’il ne se distingue pas de nous sinon par une involution- mineure, dans sa nature, contingente dans sa forme, arbitraire dans sa définition, et en droit au moins, temporaire – d’un développement qui est fondamentalement celui de toute existence individuelle. Il était (et il est toujours!) plus confortable de voir dans le malade mental un être d’une espèce rare et singulière, le produit objectif de fatalités externes ou internes, telle que l’hérédité, l’alcoolisme ou la débilité (Le Totémisme aujourd’hui, Paris, PUF, 1962) »

Il est possible d’aborder le problème de façon très différente en considérant que la plupart des « déprimés » sont en réalité des sujets normaux confrontés ou ayant été confrontés à un contexte anormal. Le « déprimé » est d’abord notre frère : il n’y a pas de destin programmé. Chacun peut, si les circonstances s’y prêtent, se relier à un sentiment dépressif en raison d’une remise en question de ce qui soutient son sentiment d’exister. Je propose d’introduire un concept thérapeutique calqué sur le concept freudien de neutralité bienveillante : la curiosité bienveillante. »

Un concept qui pour moi est déjà tout un programme, fait de combat thérapeutique – puisque la curiosité peut être rire spontané, surprise partagée et même humaine raclée -, et de toucher relationnel – physique poussée, retenue et soutien -, que j’aime  créer avec André de Châteauvieux.

*

Parce qu’à deux c’est encore mieux.

Pour intervenir dans les systèmes, c’est un classique de former un duo de coachs ou thérapeutes : l’un impliqué afin de permettre l’homéostasie, et l’autre observateur, afin d’en relever les caractéristiques et départager freins et leviers au changement. Compétences et protections, et modeler doucement les unes et les autres tout autant. Ecologie. Progression.

Notre proposition avec André est un duo original : fait de masculin et de féminin, d’individuel différencié et d’alliance, tant dans l’accord que dans le désaccord,  de prise en soin et prise d’action, de rupture et de continuité, d’au plus vite et d’au plus profondément, d’investissement supérieur et d’inestimable apport, et de ce quelque chose en plus qui ne se produit qu’une fois, avec vous, dans l’ici et le maintenant. Sensibilité. Création.