Folie privée

Vous qui me suivez de près le savez bien : ma formation et mon expérience de la psychose me permet d’y faire face. Refuser l’illusion d’un accompagnement, et diriger vers la voie médicale.

Le long travail analytique sur mes névroses, et qui se poursuit en didactique aujourd’hui, est de grande valeur pour accompagner le vôtre. Analysant et analyste sont tous deux acteurs. C’est l’analysé qui est accompagné.

Mais de temps en temps, au détour d’une rencontre, d’un atelier, je contacte une folie autre. Celle ni « ordinaire » ni « brute » : celle au bord du vide.

Les états limites.

Borderline mal nommés. Comme si à la lisière de la réalité ils vagabondaient.

Il s’agit tout simplement de sujets dont l’analyse a trouvé ses limites. Et ils sont nombreux dans notre monde contemporain qui tolère si bien. Et c’est bien à ses limites là que le mal, tel un cancer, continue de détruire le sujet. Davantage que pour les névroses qui « s’analysent » à deux, dans les états limites c’est l’analyste, l’accompagnateur, qui prend tous les risques et le client le lui rend bien… Si souvent bousculée !

Pour ceux qui accompagnent, forment ou gouvernent, et qui ont pour la plupart travaillé sur eux, et qui se font en supervision de leurs propres pratiques accompagner, cet espace au bord du vide est rétréci comme jamais. Reste, pour seule défense, leur « folie privée« …

Et comme je supervise ces coachs et thérapeutes, et aussi éveillés décideurs, j’ai choisi, depuis quelque temps déjà, André Green, pour maître à re-penser, ce que dans ces cas je pourrais faire de mieux.

Comment travaille l’analyste dans ce genre de situation ? Ce qu’on attend de l’analyste va bien au delà de ses capacités affectives et de son empathie (comprenez sa neutralité bienveillante et son contre-transfert) : c’est, en réalité, tout son fonctionnement mental. Ainsi,

« (…) La psyché de l’analyste (…) se trouve affectée par la communication du patient. L’analyste va répondre au vide par un intense effort de pensée, pour essayer de penser ce que le patient ne peut penser (…). La seule solution est d’offrir au patient l’image de l’élaboration, en situant ce qu’il nous offre dans un espace qui ne sera ni celui du vide, ni celui du trop plein, un espace aéré. (…) C’est l’espace de la potentialité et de l’absence, car, comme Freud, le premier, l’avait vu, c’est dans l’absence de l’objet que se forme la représentation de celui-ci, source de toute pensée. »  Green, 1974a, p. 92-93

(…) L’auteur des Chaînes d’Eros (1997) défend la nécessité d’une pensée folle de l’analyste pour parvenir à comprendre les logiques singulières de la folie privée du patient.

« Accepter la folie du transfert, voire le transfert psychotique, c’est s’initier pour l’analyste aux mécanismes d’une logique qui n’est pas seulement logique inconsciente implicite dans l’oeuvre de Freud – c’est découvrir d’autres logiques. La logique de Freud est une logique de l’espoir parce qu’elle table sur le désir réalisé. Les cas limites nous ouvrent les horizons de la logique du désespoir (la réaction thérapeutique négative) ou celle de non engagement (le clivage). » Green, 1980b, p.206-207

(…) Dans « Le silence du psychanalyste » (Green, 1979b), l’auteur critique sévèrement la règle d’or du silence inventée par l’orthodoxie analytique française. Le silence se trouve alors redéfini comme l’un des éléments du cadre et de la fonction d’écoute de l’analyste au sein d’une relation complémentaire et dynamique  avec le discours du patient.

« (…) Constituer une trame discursive à deux, dans un fil à fil verbal où le discours de l’analysant et celui de l’analyste tressent le tissu d’un discours reticulé. (…) C’est ici que l’analyste doit faire preuve d’imagination psychanalytique, et surtout s’efforcer, plus que de traduire des contenus, d’utiliser les restes des lambeaux du discours du patient (…) pour les réunir dans un nouvel espace potentiel (Winicott) à forme souvent paradoxale. » Green, 1979b, p.386

Préface de Fernando Urribarri à La Clinique psychanalytique contemporaine d’André Green,

son héritage, qui vient d’être publié par Ithaque