La voix des êtres aimés

Il avait plu toute la matinée. Le jardin ruisselait d’eau. L’après-midi s’annonçait tout aussi arrosé. Céleste et Paul étaient retranchés dans la maison, se déplaçant d’une pièce à l’autre, la chambre de Paul, la cuisine, le salon, déambulant dans l’espace du rez-de-chaussée, le regard happé vers l’extérieur et vers les gouttes qui perlaient sur les fenêtres, dévalant le long des vitres en longs chapelets irréguliers. Ils buvaient du café, du thé, mangeaient des biscuits, légèrement désoeuvrés. Paul fumait en parcourant le journal, Céleste piochait dans la bibliothèque, mettait de la musique, ils faisaient ce que font tous ces gens en vacances, dans l’athmosphère à la fois nonchalante et empêchée des jours de pluis. Céleste sentait pourtant peser sur elle la pression du temps qui filait et Paul avait en permanence l’aiguillon de la maladie piqué dans les flancs, se rappelant à lui par mille insidieuses douleurs. De loin on aurait pu croire à la journée tranquille d’un couple d’amis soudés par la tendresse, de près on pouvait percevoir la fébrilité qui agitait tous leurs mouvements, leurs soupirs retenus, les accès d’agacement et d’impuissance qui les prenaient l’un après l’autre.

 Extrait en page 151 de La voix des êtres aimés, le nouveau roman d Isabelle Jarry paru chez Stock

Récit d une rencontre dans une autre rencontre enchâssée et prise, elle, dans les rets de la rencontre suprême : celle d’avec la mort. J’aime le voyage immobile au Vietnam que Céleste dessine pour Paul de sa voix tant aimée soudain. Les gestes d’amour étant rendus douloureux. Et alors que sa propre voix à lui de brillant professeur et philosophe s’éteint. Muscles qui lâchent y compris là ou la force paraissait n’y être pour rien.

Jadis, amoureux, la voie des corps fut leur seul lien. Aujourd’hui, et pour peu de temps, qui sait, filet de voix entremêlées tisse l’écheveau d’une vie à aimer.

Confusément, Paul comprenait que ce conte qu’elle lui offrait, aparemment sans rapport avec lui, venait s’encastrer à l’endroit même où se tissait leur relation présente, faite de mots exclusivement. Entre eux, le désir physique avait tenu lieu de langage, prenant le pas sur toute autre forme de communication, mais maintenant que Paul avait déserté le champ du corps, du fait de la maladie, il ne lui restait plus que la parole, dont ils usaient sans retenue, recomposant sans cesse l’histoire de leur liaison passée. Alors que ce Hoang, qui ne pouvait rien demander, rien dire, rien expliquer, qui n’avait rien à justifier, celui-là avait pu avoir accès directement à cette « oreille » intime de Céleste, qu’elle lui réfusait obstinément lorsqu’elle était sa maîtresse. L’oreille des sens, dans laquelle n’entrait que la musique d’un corps extasié… Comment se faisait-il que les deux espaces n’aient pas plus de points de contact ?