Le Journal intime d’un arbre

Un arbre abattu par un coup de vent violent, et voilà que sa légendaire sensibilité au vivant se modifie et qu’il en parle intimement ainsi :

« Si ma conscience demeure, elle ne sera plus en lien qu’avec les pensées humaines, et ce sont des repères si peu fiables, des échanges si complexes. Il est tellement plus facile de comprendre le fonctionnement des champignons et des fourmis.

(…)

La première Madame Lannes salue fraîchement la seconde, qui l’embrasse en la remerciant d’être venue. D’un regard en biais elles comparent l’état de leur vieillissement. Deux conceptions différentes : l’une déridée à l’extrême comme un bois trop poli, l’autre en harmonie résignée avec ses nervures. Elles se détestent par cœur. Avant d’être la remplaçante de Jacqueline, Hélène fut sa psychanalyste. Une sorte de curé payant à qui elle confessait deux fois par mois ses non-dits et ses griefs conjugaux. Elle avait fait le deuil de leur petit garçon, elle, en mettant a monde deux filles – pourquoi Georges ne s’était-il jamais intéressé à elles ? Comme si accueillir le présent était pour lui une injure au passé. « Quand il n’est pas avec ses malades, docteur, il passe son temps à parler avec un poirier. Une variété sauvage sans goût, trop vieille, même plus bonne à faire la confiture. Vous verriez comme il se colle à son tronc, comme il l’enlace, comme il le caresse, sous prétexte qu’il porte encore la balle qui a tué Jacques – je ne supporte plus ce lien fétichiste et morbide, je me sens niée, voilà, en tant que mère et en tant que femme, vous me comprenez, docteur ? »

A force d’entendre sa patiente déblatérer contre cet homme qui la trompait avec un arbre, la psy était tombée amoureuse de lui. En toute inconscience professionnelle, elle avait poussé Jacqueline au divorce, qui était la meilleure solution pour elle, et le résultat satisfait tout le monde depuis quarante ans. »

Le journal intime d’un arbre

Didier Van Cauwelaert

Michel Lafon

Page d'accueil

Share