Les mains libres

Le livre et la pierre sont posés sur la toile cirée, près de la tâche.

Ils se sont assis tous les deux.

Quelque chose peut avoir lieu.

Madame Lure boit le café. Il a exactement le goût qu’elle aime à cette heure de la journée.

Quelqu’un est assis en face d’elle.

Le jeune homme touche du bout de l’index sa propre poitrine. Il prononce lentement Var-gas. Vargas. Tout son visage semble interroger.

Madame Lure entend. Elle n’a pas envie de répéter déjà ce qui vient de résonner dans la cuisine. Elle écoute encore le nom, posé entre la pierre et le livre. Vargas. Puis, d’une voix sourde, elle dit Yvonne. Elle s’est jamais entendue prononcer son propre prénom ici. Sa voix prend sa place entre les murs de la cuisine, comme un objet nouveau déposé. Il y a toujours eu la table, la toile cirée, l’odeur du café. Maintenant il y a le livre, la pierre, sa voix.

Il répète Yvonne.

Comme monsieur Lure, il prononce la syllabe dernière, offrant ainsi au prénom un peu plus d’espace dans l’air.

Yvonne Lure regarde la pierre. Elle est belle. C’est un cadeau. Depuis combien de temps ne lui a-t-on pas fait de cadeau?

Yvonne Lure ouvre alors le livre. Aucune idée n’a pris place dans sa tête. Elle ne réfléchit pas.

De cette voix qui est la sienne, un peu rauque, aussi peu remarquable que tout ce qui sert à faire la cuisine, à nourrir, elle se met à lire.

Le jeune homme ne bouge pas.

Il s’agit d’une histoire ancienne. une histoire qu’Yvonne Lure déchiffre. Sa voix n’a pas de hâte. Elle porte un mot jusqu’à un autre mot. Elle en choisit pas d’intonation. Elle ne choisit rien. Les mots sont écrits. Elle forme juste les sons qui les font exister dans l’air. Sa voix sert à ça.

Madame Lure n’a jamais lu pour elle.

C’est pour le jeune homme aux lourdes chaussures.

C’est pour la marionnette sur ses genoux.

C’est pour la femme qui chauffe ses jambes à la flamme le soir.

C’est pour le vieil homme qui secoue trop souvent la tête en préparant le feu.

Et pour combien d’autres ?

La voix d’Yvonne Lure fait sable dans la cuisine. Les mots sont des pierres blanches et noires reliées par quelque ancienne concrétion. Ils se couchent, forment un dessin. Cela veut dire quelque chose. Sans doute.

C’est le livre de Monsieur Lure.

Yvonne Lure n’essaie pas d’entrer dans l’histoire. Elle relie les mots. Un à un. Juste cela. Les uns à distance respectueuse des autres. Elle a toujours su mesurer la juste distance entre les choses. Avec les mots, c’est pareil. Elle le découvre en le faisant.

Le jeune homme a baissé les yeux. La voix l’emmène. On le dirait absent mais il est là. C’est intense. A l’intérieur de lui, les sons. Comme une prière. Non, il ne comprend pas tous les mots lus par cette étrange vieille femme qui ne sourit pas. Non. Simplement il accepte que cette voix le ramène à quelque chose d’avant. Avant le voyage, avant les roulottes. Avant tout.

Le visage du jeune homme se livre à l’absence.

Du temps passe.

Le silence arrive. Aussi.

Madame Lure s’est arrêtée. Elle a resservi du café dans les tasses, s’est rassise.

Le silence prend sa place.

Ce n’est pas le même que celui qu’elle connaît, le silence d’elle toute seule. C’est un silence d’entre-deux. Autre. Précieux.

Elle le goûte.

Puis, elle reprend sa lecture.

*

Y a-t-il un signe dans le ciel qui indique que quelque part, dans une ville, au milieu de tant et tant de gens, deux êtres sont en train de vivre quelque chose qui ne tient à rien, quelque chose de frêle comme un feu de fortune, comme un feu de palettes, de bouts de bois, quelque chose qui s’arrime à la voix d’une vieille dame, à l’écoute grave d’un jeune homme qui rêve loin ?

Est-ce pour cela que tant de gens se rencontrent ? Pour que de toute leur chaleur usée deux êtres fassent un feu?

Les mains libres

Jeanne Benameur

Des mains esclaves de la tâche rencontrent des mains sales, voleuses à l’étalage.

Et Jeanne Benameur en fait le récit léger, ponctué, libre,

De la rencontre impossible.