Les oreilles de Buster

Sa bouche – je ne voyais toujours qu’elle – n’arrêtait plus de se répandre. L’heure avait sonné, je le sentais. Il était temps de passer à l’acte. Il fallait taire l’organe. A tout jamais. Sainte Vierge, viens-moi en aide, je t’en prie. Car je suis peureuse.

Je saisis la statue de marbre et je l’abattis sur son visage avec une force que je ne me soupçonnais pas moi-même. J’entendis une porte claquer au loin. La statue effectua un rapide arc de cercle avant d’atteindre sa cible. Ma mère n’eût même pas le temps d’être surprise. Faute de toucher ses lèvres, la Vierge atterrit sur son front. Ses jambes ployèrent. Sans un mot, elle s’effondra contre la fenêtre et glissa sur le sol.

Immobile, je passai plusieurs minutes à la regarder, incapable de la quitter des yeux. Elle était étendue sur le dos, les yeux à demi-ouverts, la tempe enfoncée comme une coquille d’oeuf tombée par terre. La plaie, rouge, ne saignait pas abondamment. Je tombai à genoux à ses côtés. Je l’entendis respirer faiblement, bien qu’elle parut sans connaissance. Sa bouche était entrouverte. J’avais donc l’occasion d’achever ce que j’avais si longtemps rêvé d’accomplir. Le vent sifflait, la végétation bruissait au-dehors, et je vis que le lièvre s’était éloigné.

Ma mère ne m’aimerait jamais.

En revanche, je pourrais l’aimer à ma façon, maintenant qu’elle se taisait, que ses mots ne pouvaient plus me faire de mal.

Les roses, pâlottes, ne rendaient pas exactement honneur à l’espèce, mais leurs pétales étaient malgré tout épais et vigoureux. Je jetai un coup d’oeil à la lune, puis je me mis à les arracher un par un, et à les enfouir dans la bouche de ma mère. Elle ne fit même pas l’ébauche d’un mouvement. Il me fut facile d’écarter ses lèvres et de remplir la cavité, supprimant ainsi le vide.

Je lui bourrai ainsi la bouche de pétales doux et tendres, jusqu’à ce qu’elle soit si pleine que je dus les enfoncer de force. Les derniers tenaient à peine entre ses lèvres, ils se répandaient sur sa joue.

Elle arborait une expression étonnée, et je crus percevoir un bruit sourd venant de son corps, mais il fut couvert par un craquement lointain et le cri d’un oiseau.

A la cuisine, je me servis une tasse de thé et l’un des pains frais de Berit Anell. Puis je me rassis à côté d’elle. Une éternité s’écoula. Une heure ? Une nuit ? Je la regardais, constatant à quel point elle était belle, le sourire plein de pétales de roses.

Je me les figurais comblant chaque creux de son corps, je l’imaginais mangeant des pétales à s’en obstruer l’estomac, les respirant jusqu’à s’en boucher les poumons. Leur douce beauté, leur tendre fraîcheur remplacerait progressivement le reste. Je demeurai à ses côtés. Jusqu’à ce que sa cage thoracique ne se soulève plus. Jusqu’à ce que son coeur, lorsque je posais ma main dessus, ne palpite plus sous ma paume.

Je vis le feu décliner, se réduire à une braise, j’entendis les bruits se taire un à un, dans la maison et à l’extérieur. Je la regardais, songeant à ce qu’elle avait été, à la maison et au-dehors. En société, toujours joyeuse, aimable, douée, fantasque et exubérante – une façade raffinée. La pourriture fermentait en dessous, à l’abri des regards, là où seuls mon père et moi pouvions la voir.

Derrière les portes closes, nous seuls savions qu’elle était parfois hantée par les idées noires, par l’angoisse, qu’elle était incapable de dialoguer, d’écouter ou de pardonner, qu’elle mentait et trahissait effrontément.

Là, entre ces quatre murs, elle n’accordait de valeur qu’à mes actes, et ne se soucia jamais de ce que j’étais.

Je songeai à tout ce que j’avais entendu dire sur moi, tout ce que je n’avais pas été, as accompli, pas réussi.

Elle avait dû choisir mon prénom dans l’ignorance, car Eva signifie « vie ».

Je pensai à Britta (la nourrice perdue ndlr), à John (l’amour perdu ndlr). J’eus la certitude que tout était fini. J’allais enfin trouver la paix. Le silence m’enveloppait déjà, je le sentais.

Plus tard, j’enfilais des habits chauds. Je me rendis au garage, d’où je sortis une hache, une pelle et une pioche. Le vent me coupa brièvement le souffle, mais je savais exactement ce que j’avais à faire. Mes manoeuvres seraient déterminantes pour mon avenir. Le fantôme de Buster rôdait dans les environs. J’élus le coin le moins pierreux du jardin. Puis je me mis à casser et à creuser. Combien de temps cela me prit ? Plusieurs heures, sans doute. Je crois aussi que je ne sentis pas le froid. Au contraire, la chaleur se répandait dans mon corps, et ma couche de givre intérieur dégelait lentement au fil du labeur.

Je remerciai un dieu hypothétique pour cet hiver clément. Finalement, le trou fut assez grand. Je retournai à la maison, où gisait toujours ma mère. Elle avait pâli. La plaie rouge s’était figée, étalée sur son front comme une rose séchée, et ses bras me parurent froids au toucher.

Buster avait entrepris son dernier voyage dans un vieux sac. Je choisis pour ma mère une housse en tissu rouge suffisamment longue. J’étais sûre que ce linceul lui aurait plu. Avec sa fermeture éclair. »

Maria Ernestam

Traduit du suédois par Esther Sermage

Les oreilles de Buster

*

Un roman noir à l’eau de rose, lecture de vacance en seule compagnie de moi.