Dans la Bible, je n’ai pas croisé le Dieu de mon grand-père, il n’est même pas nommé. Le tétragramme, trop souvent présenté comme le nom hébreu de Dieu, est illisible, on n’entend rien. Ces quatre consonnes désignent un « trou de langage« , comme dirait l’écrivain Daniel Sibony, il en faut, toute communauté a besoin de zones floues pour rester soudée.
(…) C’est le but et la beauté de ce texte, que de laisser des questions en suspens. Dieu et sa preuve, on s’en fout, chacun remplit l’invisible avec ce qu’il veut, il faut accepter un doute fondamental, raisonner avec x comme dans une équation mathématique, et adopter une lecture purement philosophique. C’est de l’homme face à lui même dont il est question dans ces textes, j’y lis de véritables contes pleins de prophéties, de querelles de puits, de tentes ou de bétails, et de cieux prêts à tonner.
Quand l’Eternel ordonne à Saül, premier roi d’Israël, en guerre depuis des années contre les Philistins, de mener un dernier assaut sanglant, de n’épargner personne, même les femmes et les enfants, Saül s’y refuse, il y perd tout, son royaume et sa vie. Il est décapité. Notre professeur ajoute : « Ca ne veut pas dire qu’il faut obéir à l’Eternel, ça veut dire : tu peux avoir raison et le payer très cher. »
Quand je l’entends nous murmurer ainsi le sens possible de cette histoire, et de beaucoup d’autres, je sens refluer de deux mille ans de mensonges, de catéchisme, de certitudes qui ont fait du monde un champ de bataille, de mon père ce qu’il était, de Gabrielle (épouse juive de Garouste, ndlr) une paria et de moi un intranquille.
(…) Le dévoiement du texte fait de la religion chrétienne la source essentielle de l’antisémitisme. Elle est tellement à l’aise dans la spoliation que mon père, aveuglé par son éducation, n’a jamais voulu reconnaître sa faute.
L’étude m’a sauvé. Mes toiles n’affirment rien, elles sont une invitation à relire. J’ai défait lentement les noeuds en moi. « Je suis », ça n’existe pas en hébreu. On dit : « je », j’étais » ou « je serai ». D’un signe devant le mot « j’étais » peut devenir « je serai » et inversement. Quand vous êtes du futur, vous êtes du passé. Les deux extremités du temps peuvent se rejoindre, comme la première et la dernière lettre de la Torah, beth et lamed, comme Picasso s’inspirant de Rembrandt boucla la boucle où je me suis installé.
Lorsque j’ai senti cette logique circulaire, j’ai moins souffert de tourner en rond, j’ai trouvé le cadre qui me manquait et j’ai compris pourquoi je vivais les choses avec le sentiment qu’elles se répétaient. Plus on tourne, plus on creuse vers ce qui est enfoui en soi. Moi c’ est un enfant. Blotti. Bloqué. Heureux de dessiner et de peindre jusqu’à épuisement. Mais parfois il souffre tant qu’il me rend fou.
L’intranquille, Autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou, par Gérard Garouste avec Judith Perrignon aux éditions L’Iconoclaste, pages 98-103. Egalement disponible en Livre de Poche.
Toiles de maître, en mon atelier de peinture découvertes, et tant aimées. En écriture dans cet ouvrage déversées.
L’éclat de la folie – l’extrême lucidité en elle -, rendu par la lecture accessible à tous.
Et le processus de, de Soi, prendre soin, en quelques touches ici l’extrait.
Un chef d’oeuvre d’expression de mon métier.

