Poupée et ruses

On « reproche » déjà à Almodovar la linéarité tranquille de son dernier opus. Lui qui nous a tant habitués aux jeux de tiroirs et à épouvantail qui en sort. Et pourtant. C’est le plus subtil jeu de poupée et ruses, si l’on veut, que nous offre ici cet amoureux de Louise Bourgeois, comme d’une mère absolue. Comme l’enfant de toujours. Psychisme à coeur ouvert.

La névrose de Louise à l’Oedipe résolu par un papa volage, qui lui préfère sa nurse Sadie, elle la détricote et tricote dans son oeuvre à l’infini. Formidable papier issu de sa dernière exposition à Paris a déjà tout  dit. Et en images par ici : O

Un délice de relecture d’art et de psychanalyse. A dévorer tout cuit tout cru. Et moi,  je reprends ici passage troublant, ossature d’Almodovar le fil-m. Au fond des tiroirs, l’aiguille.

« Remontant de plus en plus loin dans le passé et avec une liberté de plus en plus assumée, Louise Bourgeois touche, avec les deux installations parallèles : Red Room (Parents) et Red Room (Childs), au « noyau » de l’inconscient, réserve inépuisable de fantasmes, et au lieu interdit par excellence, celui de la chambre parentale, lié à ce que Freud appelle la « scène primitive » (Urszene), celle du rapport sexuel entre les parents. Tel qu’il peut être regardé ou fantasmé, cet acte est selon Freud toujours interprété par l’enfant comme un acte de violence, voire de viol de la part du père à l’égard de la mère.

La couleur dominante est ici le rouge, un rouge sang qui couvre le lit, les portes sont en bois sombre et proviennent d’anciennes loges de théâtre. L’association du rouge (couleur de la passion pour l’artiste) et du noir donne à ces chambres un côté tragique au sens fort de tragédie grecque. On y entend les échos du mythe d’Œdipe et le lien inextricable entre Eros et Thanatos. Passion et violence, angoisse et mystère y dominent.

L’ambivalence est néanmoins comme toujours à l’œuvre. Si le mot « je t’aime », écrit en rouge dans le coussin, ainsi que le petit train d’enfant et l’instrument de musique posés sur le lit évoquent la paix et la sérénité du ménage, pourtant un curieux doigt en caoutchouc piqué d’une épingle qui sort du lit ainsi qu’une espèce de vessie rouge qui pend sur le même lit troublent l’ensemble. Fil, bobines, aiguilles, épingles, rappellent la couture et la profession maternelle, et le doigt piqué n’est pas sans évoquer la jeune princesse de la fable de Perrault, La belle au bois dormant qui, s’étant piqué le doigt avec un fuseau, restera endormie cent ans en attendant le prince qui la délivrera du sortilège.
Du point de vue de l’histoire de l’art, ce détail rappelle un tableau de Max Ernst, Œdipus rex de 1922, où le doigt piqué renvoie à la figure d’Œdipe qui s’aveugle en se crevant les yeux après avoir découvert qu’il a tué son père et couché avec sa mère.

De ce mythe fondateur de l’inconscient humain selon Freud, Louise Bourgeois en donne ici sa version. »

Et Louise Bourgeois fournit le fil par lequel Vera tient à la vie, comme il est écrit discrètement dans les crédits, et Almodovar s’y accroche (in)visiblement aussi.

Originel atavisme. Final salut. Linéarité qui vit.