Truchements

Truchement : Interprète, celui qui explique à deux personnes qui parlent deux langues différentes ce qu’elles se disent l’une à l’autre. Il se dit figurément d’une personne qui parle à la place d’une autre, qui explique les intentions d’une autre.

Il se dit aussi figurément de ce qui fait comprendre ce que l’on n’exprime pas par des paroles…

C’est l’Académie Française en 1932, qui a ainsi doté de signification complète ce mot qui, pour moi, balise de survie est, et a été.

Comment ai-je pu enfin parler à quelqu’un sans me saigner ? Par le truchement de la Langue Française. Comment ai-je pu étreindre quand humains sont rassemblés ? Par le truchement de l’English Globish. Comment ai-je pu tisser des liens faibles et forts, émettre sourds et aigus signaux ? Par le truchement du web. Etc, etc.

Mais paroles, paroles, paroles, que tout cela. Babil qui ne nomme pas le fond. Car pour le « très figurément », quel serait entre vous et moi l’ultime truchement ?

Avant d’y faire le saut, nommons encore un instant, au bord de ce qui est balisé : au plus près de l’innommable, la discontinuité d’exister, le blanc, l’angoisse. Et prenons Sartre parmi les Notes de Marc Alpozzo, qui est, lui aussi, fournisseur officiel de truchements, que non dealer d’analgésiques existentiels abrutissants.

Jean-Paul Sartre

Médiatiser l’angoisse.

Ce qui s’apparente là à une forme de fuite, ou de déni de l’angoisse, Sartre l’imagine et l’interroge : « Le problème qui se posera alors, c’est celui du degré de croyance en cette médiation. Une angoisse jugée est-elle une angoisse désarmée ? »[EN, pp. 78-79]

Bien sûr, je ne puis supprimer l’angoisse que je suis en tant que liberté. Pourtant trois tentatives sont possibles. Elles constituent autant de tentatives de fuite devant l’angoisse. Intéressons nous rapidement aux deux premières pour ensuite s’attarder sur la troisième et la plus importante.

La première fuite ou « croyance de refuge » est cet « effort de distraction devant l’avenir » ce qui revient à me comprendre dans la saisie de mes possibles comme étant mon possible. Par exemple, ce moment où je puis saisir que de ne pas parvenir au bout de cet article est de l’ordre de mon possible.

La deuxième fuite étant cet effort pour « désarmer mon passé » (EN, p. 80). Prétendant saisir un acte passé comme étant mon essence, je tente ainsi de me masquer ma transcendance qui soutient et dépasse mon essence. Me pensant sur le mode de l’en-soi, je m’affirme comme étant mon essence, affirmant qu’un acte est libre à partir de mon essence qu’il est censé refléter. Je ne suis certes pas mon propre passé au sens où je l’ai été dans ce discours précisément. En réalité, je cherche à confondre ma liberté avec une essence absolue et figée. « Il s’agit d’envisager le Moi comme un petit Dieu qui m’habiterait et qui posséderait ma liberté comme une vertu métaphysique. »[C'est en cela que l'existentialisme de Sartre et la psychanalyse de Freud s'opposent ndlr]

(…) Mais la tentative peut bien être subtile et rusée, elle ne me permet pas pour autant de supprimer totalement mon angoisse, de la gommer en la faisant définitivement disparaître, puisque je suis tout entier angoisse, cette dernière étant la véritable « donnée immédiate » de ma liberté. L’angoisse étant ainsi angoisse devant ma liberté, comment puis-je alors supprimer cette prise de conscience oppressante de ma liberté, c’est-à-dire cette conscience du néant qui sépare la conscience de son avenir comme de son passé.

L’évidence de la mauvaise foi

Il me faudra donc recourir à une troisième et capitale technique de fuite. Mais avant toute chose, faisons ici un point : à la différence de Heidegger, Sartre déduit le néant de la réalité-humaine. L’homme est l’être par qui le néant vient au monde, car la conscience est une « décompression d’être ». Ce qui veut expressément dire qu’il est à la fois l’être par qui la présence de l’être se dévoile sous forme négative, mais il est aussi un être qui peut adopter librement des attitudes négatives vis-à-vis de lui-même. C’est à la fois la fissure et la condition sine qua non qui rendent possible la « mauvaise foi ».

« …La lutte contre l’angoisse est de mauvaise foi. Et si le garçon de café joue à être garçon de café, s’il cesse le jeu un instant, et accueille en soi l’angoisse, il sait qu’il n’est pas ce qu’il joue à être. Il est certes garçon de café aux yeux des autres, mais jamais il n’est véritablement dupe de lui-même. (…) C’est donc parce que le garçon de café automatise chaque jour davantage ses gestes, ses mouvements, qu’il joue son rôle de mieux en mieux que l’être-joueur se transforme bientôt en un être-joué, la liberté s’enfermant dans son jeu. (…) Nous constatons par la démonstration très bien exemplifiée de Sartre, que la mauvaise foi est rendue possible par notre aptitude à n’être ni notre facticité, ni notre transcendance. L’homme méchant aura beau avouer « sincèrement » qu’il est méchant, il l’est en effet. (…) Dans le même temps, en dénonçant sa méchanceté, il la fige, et s’en extrait, puisqu’un homme « vraiment » méchant ne saurait l’avouer. La méchanceté ainsi désarmée, l’avenir de l’homme méchant est désormais vierge, et tout lui est à présent permis. Ça n’a évidemment rien à voir avec la sincérité dont la structure essentielle ne diffère pas beaucoup de la mauvaise foi, puisque l’homme sincère prétend avouer ce qu’il est pour apparaître comme ne l’étant pas. De ce point de vue, seule l’authenticité se présente comme la seule résolution pour résoudre la mauvaise foi. »

C’est donc ce que je fais, en m’adressant à vous en Français, via Internet, en écrivant des textes sensibles, en organisant des rencontres créatives, parlées, touchées. Je joue mon rôle d’exister. Je médiatise l’angoisse. J’emploie des truchements et je le fais bien. Vous me dites : quelle chance que d’avoir la capacité de créer, exprimer, écrire, peindre, publier ! quelle facilité à accueillir et à, l’air de rien, transformer ! Mais ce qui me touche moi est tout ce qui reste en bas, au très bas. Le plus fragile et fuyant de moi. Parce que ce truchement qui a lieu et « qui fait comprendre ce que l’on n’exprime pas par des paroles » comme par exemple Les yeux sont les s du coeur (cf Académie Française), celui là je ne le veux, ni futur en soustraction, ni désarmement du passé, mais tout juste ce qui est. Entre vous et moi, chacun de vous, chacun de moi. Au plus près de l’authenticité…