Bernard Giraudeau

J’ouvre les Dames de Nage, au hasard, page 102, et re-découvre ceci :

« Vivre c’est s’obstiner à achever un souvenir », disait René Char. Peut-être que je m’obstine, moi, à fabriquer des souvenirs pour que cette vie ne s’achève pas. Elle n’est qu’une succession de souvenirs édifiée avec les erreurs, écrite en pleins et déliés avec des fautes et des ratures. Les hommes s’écrivent. Ils écrivent leur histoire, certains, prolixes, jubilent devant la page blanche, mais s’éssouflent avec les siècles. D’autres, jusqu’à l’épuisement, noircissent les feuilles de haine et de rancoeur avec la rage de l’impuissance. Beaucoup écrivent si soigneusement qu’ils oublient de la vivre. Parfois, un auteur désespéré pose des mots d’amour, une belle phrase qui lui donne l’espoir d’un livre éternel. Mais soudain un orage survient, une valse ivre de pensées, et l’auteur renoue des lignes sans verbes, des mots abrupts, sans couleur. Il é-crie sa douleur dans la quête toujours vaine du mieux-être, une quête extérieure dans l’apparent visible qui laisse, en soi, obscurément, la prodigieuse lumière.

J’embrasse vos paupières closes. La lumière de votre regard, sur les êtres et sur la vie, reste ici dans vos oeuvres, et dans les coeurs, dont je suis, pour qui vous êtes phare, nature de souffle et de feu…