L’Art de recevoir l’Autre

Debout. Je préfère. Pour la première rencontre. Je fais connaissance à la verticale. Entière. Désentravée. Tout juste ancrée au sol nourricier et la tête à hauteur de vues… Hauteur et largesse de vues sur l’Autre, moi et la relation. Et j’offre ce miroir à l’Autre, et qu’il puisse en tous points s’exprimer. A lui de mener la danse, et à moi de le lui inspirer. Oui, par moments. De le suivre, souvent. De le résister aussi, en fonction, mais toujours pour créer à deux un mouvement nouveau, celui qui se dessine aux limites qui nous réunissent dos-à-dos…

Dos à dos… Justement.

Il a fait ma connaissance de dos. Par un hasard de la rencontre. J’étais occupé à son arrivée. Il a pris de l’avance. Autour de mes courbes de femme, il a égaré son regard. Il m’a choisie comme coach à ce seul instant là. Aussitôt il me l’avouera. Je lui ai alors posé, vous imaginez, la question la plus simple, et profonde à la fois, qu’un coach puisse à son client faire  : qu’attendez-vous de moi ?

- Vous pourriez faire potiche, belle à côté de moi. Vous pourriez faire écuelle, de mes plaintes et désespoirs. Vous pourriez faire bouche, qui conforte et embrasse la mienne. Vous pourriez vous laisser prendre… au jeu et même au-delà. Mais c’est de quelqu’un qui m’aide dans mon travail, ma passion ; ma vie, mon oeuvre, qui est celle que je poursuis de bien avant, dont j’ai besoin, plus qu’envie, et cela scellera notre accord.

- « Ni violent ni tendre délit ». C’est ce que mon maître m’a appris et ce à quoi je souscris, que le client veuille ou non. Ceci dit, je vous remercie de l’avoir énoncé ainsi.

Seulement voilà. Aucun accord ni contrat n’empêchera l’émergence de ce qui est déjà là, et qui par moments revient, puis s’en va, jamais assez loin hélas ! C’est un désir légitime. C’est un désir qui est la vie. C’est un désir à mettre en acte et lui permettre de s’épanouir. Et éviter à l’Autre d’en mourir…

Mettre en acte. Rien à voir avec passage à l’acte impossible.

Aussi, dès la rencontre qui suit, la conversation entre nous se perd par bribes et detours dans les sinuosités de mon dos. Sur un ton léger et tendre, sur un fond, que je devine, dense et désolant. Sur le même ton toujours, mais inquiète autant que lui, je choisis d’étirer ce fil, je l’épaissis, je lui donne corps. Puis m’y agrippe au bon moment douce et audacieusement :

- Et si pour continuer l’échange, nous prenions directement appui sur la matière traitée ? Je veux dire appui physique, dos contre dos assis ? Et expérimenter ainsi, une fois ce besoin nourri ? Sur quels nouveaux ou vieux et regrettés horizons sommes-nous exactement? Où voudrions-nous en venir ?

Il  a l’air émerveillé et prend place sans hésiter, très consciencieusement, autant qu’il l’est pour son travail, pour sa vie et toutes ses actions. Je m’installe contre lui. Et dans cette posture intrépide de début de duel formel, s’initie un trépidant croisement, en duo spontané :

 Vous êtes bien ? Je suis au top ! Et vous ? Merveilleusement. Il me semble retrouver l’insouciance de la vie étudiante. Et c’est ce que nous faisons. Etudier votre projet. Envisager les options. Mais dites-moi surtout, à tout moment, si cela est bien pour vous, car je me laisse aller vraiment… Je suis bien plus lourd que vous. Je vous sens comme des ailes sur mon dos… Vous n’êtes pas lourd du tout. Vous êtes accueillant et chaud comme un matelas de plumes. Je me sens flotter dans l’espace de votre carrure, baigner dans la douceur de votre flamme. J’apprécie…

Et je le fais vraiment. Ma tête tournée vers lui. Mon oreille sur son épaule. Sa bouche déjà tout près. Près, et prête, surtout, à livrer enfin l’indicible. A poser son lourd fardeau. Et qu’il glisse de tout son poids dans les courbes de mon oreille. Sinuosités conduisant au caveau…

Le caveau. Il se trouve bien lui même dans un caveau de Pharaon. Au fond d’une grand pyramide. Trésors mais ambiance de mort. C’est ce qu’il m’avait, de lui-même, confié, auparavant. Insistant sur les brillances. Oblitérant l’émotion. Et il découvre à l’instant, que, pour exhumer, enfin, ce à quoi il tient vraiment, il a bien besoin d’un sas. Ce sera ce creux de mon oreille, petite galérie charnelle de résonances  intérieures,  qui lui offre subitement son abri et protection. Puis, l’oreille à bouche fait le reste, simplement. Je lui fais s’entendre enfin, bien précautioneusement.

Mon dos, il en rêvait pour s’y asseoir : fauteil de Toutankhamon. Rester enfermé dans son rêve. Immobile éternité. M’y emprisonner à mon tour tout simplement dedans.

S’écouter VRAIMENT, l’un l’autre. Puis, agir, varier les positions. Prêter VRAIMENT oreille aux besoins les plus profonds. Ou quand, à partir de l’art pluriel de recevoir du coach, se dessine, douce et audacieusement, la posture singulière qui convient à la relation, avec chaque client, à chaque instant.

La délicate aquarelle, qui illustre ce récit de dos, est l’oeuvre d’Auguste Rodin. Peintre et sculpteur de postures le plus intime à mon sens.