Petite soeur

Petite soeur de d’une fratrie de cinq enfants, elle est née dix ans plus tard que ce que personne n’attendait.

 

Son frère et ses soeurs avaient grandi ensemble. Ils avaient vécu, inséparables, enfance et adolescence, réçu la meilleure éducation, bénéficié d’un réel confort matériel au prix de… grands manques.

 

Peu de temps après la naissance de la petite, il y eut un gros noeud dans la trame de l’histoire et la famille tomba en ruines. Le père, dans son rôle d’approvisioneur de la maisonnée, trébucha, tomba sur la tête et l’égara, en même temps qu’il égarait son affaire.

 

Ce fut la débandade parmi les enfants juqu’au jour où un juge fit sortir l’agresse(ur) de la maison familiale et qu’il leur fut possible d’y retourner. Pour repartir assez vite une fois tous les « biens » par les créanciers saisis.

 

Grâce à leur éducation et aux énigmes de la vie qu’ils maîtrisaient, les quatre grands devinrent très vite des sages, et davantage aux yeux de la petite soeur.

 

Les silences étaient éloquents et les quelques mots qui y filtraient laissaient leurs traces d’émotion dans l’air enmêlées. Chaque occasion de reunión familiale restait un échec et mat entre joueurs et esprits tordus.

 

La petite apprit à se taire et à observer tous ces fantômes qui hantaient la maison. Elle apprit le poids du silence et les coups des mots. Elle n’avait rien à dire à moins d’être à la hauteur des circonstances. Dès lors, elle demeura en silence.

 

En grandissant, son propre silence commença à la lester, démésurément. Mais elle sut continuer à observer. Ses quatre frère et soeurs étaient très au dessus d’elle et elle voulait les rattrapper. Elle voulaient avoir des frère et soeurs.

 

Alors que le silence avait définitivement jeté l’ancre au plus profond de soi, à l’adolescence, une fois qu’elle ne pouvait plus se faire mal davantage, -mal au corps, mal au coeur, insupportables, inaceptables-, elle grandit enfin.

 

Elle souleva le menton, serra les dents et sauta dans ce vide, sans aucun filet récupérateur, qui la séparait de son frère et de ses soeurs.

 

Et elle courut jusqu’à l’épuisement : chaque année comptait pour trois.

Elle fit des études supérieures pendant qu’elle prenait des cours de langues, bénéficia de bourses. Elle voyagea, partout dans le monde, pour parfaire son éducation et rassembler l’expérience qu’elle n’aurait jamais acquise en restant sur place et en attendant que les années la patinent. Il fallait à tout prix rattrapper son frère et ses soeurs. Son calcul était que trois années d’expérience par année de vie seraient nécessaires…

 

Elle vécut de petits boulots en Angleterre, saisit l’opportunité d’un stage à New York et finalisa sa carrière universitaire à Buenos Aires. Elle parlait Anglais, Allemand et Français. Elle prit des cours de dessin et commença à écrire.

 

Elle crut alors qu’elle avait réussi. Qu’enfin elle faisait partie de la fratrie.

 

Il n’en était rien…

 

Alors son silence devint un cri brisant miroirs dépourvus de reflets.

 

Epuisée de sa propre colère, elle s’adressa à deux de ses soeurs. Elle usa de mots et le silence si noir glissa en dehors. Et ses soeurs comprirent, car, comme je le disais, elles étaient sages. Et elles étaient entretemps devenues encore plus sages.

 

Elle est toujours la petite. Elle fait sa vie toujours dix pas plus loin que son frère et ses soeurs et elle a la chance de prendre appui sur leurs traces, et, même, des fois, de leur montrer d’autre chemins délaissés.

 

Elle court toujours, par inertie probablement, et sa vie est toujours remplie d’histoires.

 

Je remercie ma famille.

 

Il s’agit de ma petite soeur. Elle a écrit ceci cette nuit et moi, ce matin, je le tra-dis librement et vous le donne ici en partage. Elle s’appelle Marie, et comme son prénom le dit, elle est la plus grande, puisqu’elle est Aimer. Elle ne le sait pas encore.