Taupe là !

Elles sont en préadolescence mais elles n’ont jamais cessé de me réclamer l’histoire du soir… A vrai dire c’est un plaisir tout personnel pour moi qui les attire et les a.

Lis-moi, lis-moi, lis-moi…

La première personne qui m’avait surpris conteuse fut cette ancienne et chère maîtresse de maternelle. Vous viendrez 4 vendredi de suite et vous raconterez une histoire à votre guise, sans que nul ne sache, sans repères et sans ambages. A la fin du mois les enfants devront me la raconter de leurs mots et leurs dessins ! Et ensuite : quelle histoire ! Et quelle restitution ! Charmés ils étaient et toutes les facettes de votre histoire ils ont tenu à composer. Jamais maman n’avait osé sortir des petits chaperons et autres simples trames ! De peur qu’ils ne s’égarent ? Vous les avez amenés au fond de leurs âmes et ils se sont retrouvés ! Et il est bien vrai ! Dans quelle compléxité et difficulté m’étais-je mise ! Pour ceux d’entre vous qui connaitriez bien « La Reine des abeilles » des frères Grimm, vous imaginez ! Mais c’est vrai qu’ils avaient bu mes gestes et paroles ! Que toutes leurs tentatives de séduction, d’emprise, de retrait, avaient cédé au seul son de ma voix, mon regard et ma mise. Puis à l’histoire jamais apprise mais de ma bouche le miel.

Nous lisons aujourd’hui avec mes filles des bibliothèques Jeunesse, et sommes tombées à point sur un précieux écrin de poésie et de simplicité autour des choses lourdes de la vie… Tristesse et Chèvrefeuille est la fable qui m’étrangle, mais je prends cette émotion et la leur fait encore mieux comprendre. En voici la légende : Petite Taupe apprend par voie de Notaire zélé le décès de son feu père qui l’avait, bébé, abandonnée. Elle partage son épouvante avec son ami Ecureuil, surpris que cette nouvelle puisse autant être un problème : puisque tu n’avais pas de papa, que peut bien te faire qu’il ne soit plus là ? Petite Taupe veut ainsi faire comme si de rien n’était. Elle mange, dort, se relève et part faire son marché. Cependant tout la ramène à ce chagrin qui la tient ! Ainsi décide-t-elle de se rendre aux obsèques et au partage des biens : voilà, elle irait, oui, elle irait, pas par curiosité, pas pour ce fichu paquet rouge, mais pour… pour la fin de la tristesse voilà.

Et le rituel l’aidera. Mais ce qui m’est resté moi est cet épisode en chemin qui n’a rien à avoir avec le passé, précieux parcours initiatique qui fait que la vie n’est pas que cyclique. Et qu’elle nous appartient, à chacun, toujours en lien. 

Jamais auparavant la Taupe n’avait voulu s’aventurer loin de son DANSLAFORET, dans la zone de LAMOUSSE, de crainte de LE retrouver. C’est ainsi qu’à un moment elle doit s’enquérir auprès d’une vieille demoiselle sur le bon chemin à suivre. La coccinelle sereine lui dit de marcher à ses côtés car c’est aussi son chemin. Seulement voilà qu »elle avance  trop imperceptiblement, de son grand âge et son peu d’effort. La Taupe sait ce qu’elle veut et lui fait vite sa fête :

-Ecoutez: c’est important pour moi d’arriver à LAMOUSSE avant la fin du matin. Si vous grimpiez sur mon dos, vous pourriez toujours indiquer la route à suivre, et moi, je pourrais marcher pour deux.

La vielle Coccinelle enchantée par la proposition fit mine de réfléchir mais ses vieilles ailes battaient déjà. Il y avait si longtemps que quelqu’un ne l’avait pas portée.

Il y avait si longtemps qu’elle n’avait pas avancé les yeux fermés.

Il y avait si longtemps que les arbres n’avaient pas défilé si vite sur le bord du chemin !

Le temps d’arriver à LAMOUSSE pas un mot ne fut échangé. Mais quelque chose d’autre l’avait été, quelque chose qui n’a pas vraiment de nom, quelque chose qui les rendait toutes deux légères. »

Les initiés se reconnaîtront… et sauront toujours se taire. L’indicible, l’innomable, l’impensable n’est pas que souffrance et peine. C’est aussi des fois de l’accompagnement la merveille.