L’enfance avait choisi ce qu’elle choisit toujours : la vie
quand bien même la mort jouirait des services du meilleur attaché commercial qui soit.
Je crois que l’enfance est pour beaucoup dans ces refus dont nous ressentons la nécessité
sans savoir les justifier.
Je crois qu’il n’y a qu’elle à écouter.
Christian Bobin, L’épuisement
Sur la crête du phénomène alumni, ou plutôt, bel et bien, à l’origine de cette vague qui fait du bien, les associations des anciens d’entreprise IT réussissent leur pari aimé : rester en lien, s’entraider, et se réjouir de la vie… et du business !
Membre du Conseil d’Administration d’Aster, j’ai aimé, pendant trois ans déjà, convoquer et agiter, les esprits et l’âme de mes propres anciens. Des rencontres par moi désordonnées : avec Pierre Blanc-Sahnoun, Pascale Molho, Henri Kaufman, Philippe Chalmin. Et aujourd’hui c’est moi qui suis l’invitée, et de Escape.
« Être et avoir été »
Faire le deuil du passé pour construire l’avenir
est le thème imposé.
Qui s’impose, et cela doit être juste, puisque né d’un échange de rien avec le désordonnateur cette fois-ci concerné.
- Mais toi qui es aussi psychanalyste ne va tout de même pas trop loin ! – est son angoisse exprimée.
Et comme je lis le soir même ce beau texte de Bobin, pour la note d’agenda j’aime dans l’interdit plonger, et faire d’interdit castrateur, interdit créateur du lien.
C’est une soirée de réflexion ? L’invitation officielle le stipule bien… Voici déjà de quoi se réfléchir. Mais ce n’est qu’un début. Oui. Retour vers le futur assuré…
Je reviens au début. Je reviens à trois ans. J’aime les enfants de trois ans. Je les vois comme des fous ou des aventuriers du bout du monde. Il n’y a que l’enfance sur cette terre. Je la reconnais d’instinct, même chez ceux qui ont cru l’étouffer sous le poids de leur vie morte. Même chez ceux-là je devine l’enfant de trois ans et c’est à lui que je parle quand je leur parle et c’est lui seul qui est là pour toujours dans le coeur comme dans une salle de classe vide.
Pendant quarante ans j’ai appuyé mon coeur sur le coeur d’un enfant de trois ans. Jamais il n’a cédé. Pensées et sensations venaient éprouver leur puissance en s’appuyant sur cette clé de voûte de trois ans d’âge. Lorsque, privé de secours, j’hésitais sur le chemin à prendre, je me tournais vers cette figure ensauvagée pour retrouver mon calme. Nous ne ferons jamais assez confiance à cette enfance en nous. Là où les mots font défaut, elle parle. Là où nous ne savons plus, elle tranche.
Il me semble que nous ne disposons dans la vie que d’une quantité limitée de « oui » et qu’il nous faut, avant de les délivrer, les protéger par une quantité illimitée de « non ». Un ami, un écrivain dont j’aime les livres et l’humour effondré, Jacques Réda, vient de me conter cette histoire : devant déménager, il s’inquiète d’un nouveau logement auprès d’une agence immobilière. Un jeune cadre déniche l’affaire en or : une maison ample avec jardin, en banlieue parisienne. Visite aux lieux, retour à l’agence. Le cadre vendeur de pierres remplit une demie-heure durant les papiers nécessaires à l’achat, puis tend un stylo à l’heureux propriétaire, il ne reste plus qu’à signer. Et celui-ci prend le stylo, se rapproche du bureau, se courbe sur le contrat et s’immobilise soudain, stupide, bègue, ne sachant plus que répéter : je en peux pas, je ne peux pas. C’est qu’il avait entrevu sa mort pavillonnaire en banlieue et ne savait pas comment dire une telle chose, indicible. Tête du cadre, défaite du cadre, sortie piteuse du cadre hors du bureau : je vous laisse réfléchir, je comprends votre émotion. Evidemment il n’y avait pas à réfléchir. Evidemment il n’y avait rien à comprendre. L’enfance avait choisi ce qu’elle choisit toujours : la vie, quand bien même la mort jouirait des services du meilleur attaché commercial qui soit. Je crois que l’enfance est pour beaucoup dans ces refus dont nous ressentons la nécessité sans savoir les justifier. Je crois qu’il n’y a qu’elle à écouter.
Il m’arrive de demander un avis, pour décider du chemin de telle ou telle phrase ou pour une conduite à tenir dans telle ou telle affaire. Je ne le demande que pour me donner le temps de rejoindre ce qui s’est, au profond de moi, choisi : je ne suis en fait aucun conseil – comme un enfant insupportable de trois ans.
Les raisons n’ont jamais orienté ma vie. Je les laissais passer comme on laisse passer une giboulée en se retirant sous le porche d’une maison, et je revenais ensuite à mon humeur vagabonde. Mes parents ont dû me tenir beaucoup de discours. Tous les parents sont comme ça. Et je n’écoutais rien. Aucun enfant n’écoute. Ce que je tiens de mes parents, je le tiens de la contemplation du mouvement de leur vie. La plénitude silencieuse de mon père fumant une cigarette dans le retrait d’une cuisine m’a plus informé sur la vie que toutes les morales sonores.
